Longtemps disqualifiées, calomniées, contraintes à l’effacement ou plagiées par des hommes, les autrices commencent enfin à sortir de l’oubli. Et il y a de quoi découvrir, car la visibilisation du matrimoine littéraire n’en est encore qu’à ses débuts. Professeure de lettres modernes, et enseignante dans le secondaire à Paris, Géraldine Doutriaux nous invite ainsi à remettre à l’honneur l’écrivaine, injustement tombée dans l’oubli, Marguerite Audoux, dont elle publiera prochainement la biographie. Dans cet article en forme de plaidoyer, elle évoque le destin hors-norme de cette amie d’André Gide ou Léon-Paul Fargue, autrice de ce qui fut à sa publication un véritable best seller, Marie-Claire. Véritable « pépite », et « chef-d’œuvre du récit d’enfance », ce roman autobiographique, prix Femina 1910, trouverait à coup sûr sa place au collège ou en classe de 2nde. Alors, à quand Marguerite Audoux dans les programmes de français ?
Un chef d’œuvre du récit d’enfance à découvrir
Marguerite Audoux a trois points communs avec Yourcenar et Duras : le même prénom, le même métier et le même siècle. Rien de plus. Autant les deux dernières sont fameuses et étudiées, autant Audoux reste une inconnue – augmentant encore le nombre des écrivaines invisibilisées. Pourtant autrice de deux très beaux livres, lus, admirés et aimés en son temps par des écrivains comme Valéry Larbaud ou Alain-Fournier, Octave Mirbeau ou André Gide, elle est aujourd’hui à peine évoquée dans les anthologies, et aux yeux des manuels scolaires, ou des programmes de lettres, elle n’a jamais existé. Ce qu’on appelle un gros loupé.
Marie-Claire, publié en 1910 et aussitôt devenu un best-seller, est un chef d’œuvre du récit d’enfance qui aurait sa place en étude d’œuvre intégrale ou de groupements de textes, à destination des élèves de 5ème, 4ème ou 3ème, ainsi qu’en seconde. Car c’est un livre qui réconcilie tout le monde, jeunes et plus âgés, petit ou gros lecteur. Il se lit rapidement non parce qu’il est pauvre mais parce que son vocabulaire, du fait qu’il émane d’une narratrice enfant, est dépouillé. Les collégiens en aimeraient la simplicité – ils ne seraient pas loin des critiques de l’époque qui comparèrent Marie-Claire à une source d’eau pure, jugement que d’autres rectifieront en rappelant que cette eau claire dissimule des fonds inquiétants… Les lycéens en apprécieraient l’art de la métaphore et du portrait – et les enseignants de lettres y gagneraient la satisfaction de découvrir une pépite.
Ecrit d’un point de vue interne, il fait entendre une voix faussement innocente qui raconte des scènes extraites de l’enfance de Marguerite Audoux. Malgré la dureté de ce qui est raconté, la mort de la mère, l’abandon du père, l’orphelinat, le chagrin d’amour plus tard, la force du livre tient à cette façon que la narratrice a de ne pas éclaircir les choses, de ne pas les déchiffrer, ne pas les psychologiser ni les juger. Au lecteur de se faire son idée.
Une femme au destin hors-norme
Le CV de Marguerite Audoux est de ceux qui font rêver les élèves amateurs de destinées hors-norme. Orpheline, autodidacte, bergère en Sologne, elle monte à Paris en 1883 et y devient couturière. Vingt ans à s’user les yeux et les doigts dans la confection, entre autres, de petites robes pour les poupées de la marque Bébés Jumeaux. Autour de 1900, elle fait la rencontre d’une bande de joyeux drilles où l’on compte André Gide, Charles-Louis Philippe, Léon-Paul Fargue. C’est un coup de foudre malgré ce qui les oppose : le milieu social, l’âge (elle est leur aînée de dix ans), et bien sûr le sexe – elle est la seule femme de cette tribu.
La bande d’amis prend vite l’habitude de grimper les six étages de son « perchoir », une chambre de bonne dans le sud de Paris, pour s’y réunir avant de louer tous ensemble une maison en région parisienne où ils passeront leurs jours de congés. Entre deux joyeuses parties de campagne, Marguerite ne chôme pas. En plus de son travail de couturière, elle élève les enfants des autres, sa propre nièce qui lui est confiée, puis les enfants de la dite nièce. Et elle écrit aussi : dans des cahiers d’écolier, d’une écriture violette, avec des fautes d’orthographe. Mais, en dépit des fautes d’accord du participe passé, c’est beau et ses amis l’encouragent à faire un livre. Ce sera le roman autobiographique Marie-Claire.
Puis, dix ans plus tard : L’Atelier de Marie-Claire. Un très beau texte sur le quotidien d’un atelier de couture à la Belle Epoque – une ruche, ou un gynécée, qui bourdonne des conversations et des chansons des couturières aux personnalités contrastées qui attendent l’amour, le rejettent ou le regrettent, rêvent du pays natal quitté pour la capitale, courent les bals, ont la hantise de tomber enceinte ou de tomber malade.
Personnalité discrète, Marguerite Audoux n’a jamais été très à l’aise avec le succès de son premier livre et disait aux journalistes venus l’interviewer : Je ne suis qu’une couturière. Elle n’aura su profiter du succès de Marie-Claire que pour agrandir d’une pièce sa studette. Mais c’est dans la pauvreté et un relatif anonymat qu’elle mourra en 1937. Sur son lit d’hôpital, à l’agonie, on dit qu’elle a crié les noms de Noël et d’Eglantine – les noms des protagonistes de son dernier roman qu’elle venait d’achever.
Géraldine Doutriaux
Géraldine Doutriaux est l’autrice d’un livre relatant son expérience d’enseignante en REP, Chercheurs de diamants (édition La Chambre d’Echos.
