« La science met chaque jour au service de l’industrie des agents nouveaux qui la secondent. Voilà pourquoi le progrès industriel est aujourd’hui étroitement lié au progrès scolaire » lit-on dans la circulaire de Duruy en 1866 sur l’enseignement secondaire spécial, l’ancêtre des enseignements technologiques et professionnels. L’historien Claude Lelièvre revient sur cet enseignement et ses enjeux, avec des questions toujours d’actualité !
La loi du 21 juin 1865 a organisé un « enseignement secondaire spécial » de cinq ans qui rompait totalement avec l’« enseignement secondaire classique ». Il est le lointain ancêtre de nos enseignements technologiques et/ ou professionnels par certains aspects qui méritent toute notre attention.
« Le secondaire spécial »
Comme l’a précisé Victor Duruy (ministre de l’Instruction publique sous le règne de Napoléon III, et promoteur de ce »secondaire spécial ») dans ses « Notes et souvenirs », « cet enseignement particulier fut »secondaire » parce qu’il s’élevait fort au-dessus des préoccupations de l’école primaire, et je l’appelai »spécial » – mot qu’on ne comprend plus aujourd’hui – bien que la circulaire d’exécution établisse que, si l’enseignement classique est le même partout, l’enseignement spécial doit varier dans beaucoup de localités, selon le caractère de l’industrie dominante. C’est pour cela que les programmes furent très étendus, afin que chaque école pût y prendre ce qui convenait le mieux à ses besoins. C’est pour cela aussi qu’un conseil de perfectionnement et de patronage, composé des notables de l’industrie et du commerce, sous la présidence non du proviseur, mais du maire, fut placé à côté de chaque école »spéciale », avec de sérieuses attributions ».
Un guide pédagogique
Un guide pédagogique de plus de deux cents pages est publié en ce même mois de juin 1865. Le souci d’une certaine liaison théorie-pratique apparaît dans l’insistance mise sur l’esprit d’application de l’enseignement spécial : multiplier les manipulations en laboratoire, aller sur le terrain et en usines observer des appareils en fonctionnement, faire parler les langues vivantes. On ne craint pas d’affirmer, pour l’étude du français qu’il convient de mettre l’accent sur la langue des affaires et de l’administration. On prône l’enseignement par l’« aspect » : il s’agit moins de parler et de conceptualiser, que de montrer et percevoir. Cette orientation est conforme à l’admiration déclarée, dans l’enseignement spécial, pour les ‘’Realschulen’’ allemandes (littéralement « les écoles par le réel).
L’importance accordée alors à cet enseignement »spécial » tient à la conjoncture économico-technique née des traités libre-échangistes des années 1860, et à la prise en compte des forces et des faiblesses de la France dans une internationalisation accrue de la concurrence.
Progrès scolaire et progrès industriel
« Dans la lutte pacifique – mais redoutable – qui est engagée entre les peuples industriels, le prix n’est pas réservé à celui qui disposera de plus de bras et de capitaux, mais à la nation au sein de laquelle les classes au travail auront le plus d’intelligence et de savoir. La science met chaque jour au service de l’industrie des agents nouveaux qui la secondent. Voilà pourquoi le progrès industriel est aujourd’hui étroitement lié au progrès scolaire » (Circulaire de Victor Duruy aux recteurs sur l’organisation du secondaire »spécial », avril 1866).
Instruction et investissement
Et un siècle avant la théorie néoclassique dite du »capital humain » (apparue explicitement à la fin des années 1950 dans le monde des économistes anglo-saxons), Victor Duruy pense l’instruction en termes d’investissement prioritaire : « Par le développement de cet enseignement, nous répondrons à une nécessité impérieuse de la nouvelle organisation du travail. Nous irons à tous les degrés de l’échelle sociale pour mettre l’homme en valeur. C’est un capital, et le plus précieux de tous » (Discours de Victor Duruy à l’inauguration du lycée d’enseignement »spécial » de Mont-de-Marsan, en octobre 1866)
Claude Lelièvre
