Dans la lettre[1] qu’il adresse au président du CESE pour lui donner mission d’organiser une convention citoyenne sur le temps de l’enfant, François Bayrou se fonde sur le constat d’un déficit d’articulation entre le temps scolaire et le temps périscolaire pour solliciter « une approche globale qui prenne en compte les enjeux éducatifs, sanitaires, sociaux et territoriaux. »
Évidemment, François Bayrou avance à pas feutrés … mais dès le premier paragraphe de sa lettre, il évoque « une surcharge des journées scolaires » pour les élèves qui viendrait limiter « l’accès aux activités sportives, artistiques et culturelles, essentielles à leur épanouissement ». Curieuse affirmation que de considérer qu’il faudrait limiter les journées scolaires pour permettre un meilleur accès à l’EPS, aux arts et à la culture qui sont des objectifs d’enseignement des programmes scolaires… Si la réduction du temps scolaire est considérée comme nécessaire à leur développement … c’est que, déjà, elles ne sont plus pensées comme des activités scolaires !
Une « surcharge des journées scolaires » ?
Examinons tout d’abord l’affirmation d’une « surcharge des journées scolaires ».
S’il fallait résumer les évolutions essentielles et constantes du temps scolaire dans les politiques mises en œuvre en France, depuis les années 1950, leur première caractéristique serait celle de la réduction du temps scolaire des élèves[2]. En 1959, les élèves de l’école primaire avaient 1095 heures annuelles d’enseignement, aujourd’hui, ils n’en n’ont plus que 864 ! Ce qui représente une perte de plus de 20% à l’école primaire… l’équivalent d’une année de la scolarité élémentaire !
A ces diminutions réglementaires, s’ajoutent les pertes de temps d’enseignement liées au non-remplacement des enseignant·es dont une enquête avait montré qu’elles peuvent représenter, au long de la scolarité obligatoire, jusqu’à une année dans les départements les plus démunis.
Le discours commun affirme parfois que l’école française comporterait le plus grand nombre d’heures d’école. En primaire, c’est faux : avec 864 heures, la France a un horaire annuel comparable ou inférieur à bien d’autres pays européens[3] même s’il est supérieur à la moyenne OCDE.
Enfin certains affirment de manière péremptoire que les savoirs de la chronobiologie permettraient de garantir, par les choix de réduction du temps auxquels ils incitent, une meilleure réussite scolaire. Il y aurait une évidence scientifique qui légitimerait un « moins d’école », affirmation qu’aucune recherche, notamment de comparaison internationale, n’est jamais venue confirmer.
Le mal-être des élèves… pour faire diversion !
Si « un mal-être croissant » est, aux dires du ministre, signalé par les familles et les élèves, comment cette croissance pourrait-elle être expliquée par une question de quantité de temps scolaire puisque celui-ci ne cesse d’être réduit ? Et force est de constater que la volonté de multiplier les activités externes à l’école, dans les milieux sociaux favorisés, serait un choix étonnant et paradoxal si un « mal-être » était constaté par les familles comme consécutif à une « surcharge » du temps de l’enfant.
Il faut interroger les facteurs réels de ce « mal-être » : les moyens d’encadrement insuffisants, la formation professionnelle des enseignant·es sans cesse réduite, les nouvelles stratégies de management, la succession rapide et parfois contradictoire des réformes, l’ajout permanent de contenus d’enseignement dans un temps diminué…
Il faut aussi interroger la manière avec laquelle la culture évaluative mise en œuvre par Jean-Michel Blanquer, notamment dans le domaine de l’apprentissage de la lecture, a accentué une pression continue dont les résultats favorables sur les apprentissages sont loin d’être constatables mais qui contribuent largement à un « mal-être » des élèves[4] et tout particulièrement de ceux qui éprouvent des difficultés…
Enfin, plus globalement, il faut interroger les conceptions néolibérales de la réussite scolaire et de la concurrence des individus face à l’emploi qui ont contribué à construire des attentes parentales prématurées dès la maternelle et alimentent une pression irraisonnable sur l’élève tout au long de sa scolarité[5].
Puisqu’il s’agit d’orienter les travaux de la Convention citoyenne sur la seule hypothèse d’une amélioration par la réduction du temps d’école, la question qui lui est posée n’est pas celle des apprentissages mais celle des temps de l’enfant dont on nous fait croire qu’elle aurait, à elle seule, une incidence décisive sur la réduction des inégalités. C’est que ce glissement du questionnement a quelques avantages notoires pour le gouvernement …
Tout d’abord, il permet d’éviter le plus possible que le débat porte sur les moyens. Car retrouver des temps d’enseignement plus importants demande de créer des postes qui, pour être pourvus en ces temps de crise d’attractivité, nécessitent que soient augmentés les salaires et améliorées les conditions de travail. A l’inverse la diminution du temps scolaire permet de réduire les coûts.
Ensuite, ce glissement déplace la responsabilité politique sur celle des enseignant·es. Car si on postule que l’essentiel est une question de rythmes, on réactive aussitôt la suspicion d’une résistance des enseignant·es, égoïstement préoccupés de la préservation de leurs vacances et cela aux dépens de l’intérêt des élèves. On a vu que, dès l’annonce d’une convention citoyenne par Emmanuel Macron, les questions se sont focalisées sur les vacances[6] et tout particulièrement sur une prétendue longueur des vacances d’été alors que la durée des congés d’été français est parmi les plus faibles en Europe et que contrairement aux propos tenus elles ne se sont pas allongées depuis les années 80.
Temps et apprentissages
Bien sûr la réussite des apprentissages ne peut se limiter à la dimension quantitative du temps qui y est consacré : l’organisation pédagogique et didactique de ce temps reste essentielle. Mais personne ne peut croire que la diminution d’un cinquième du temps scolaire en élémentaire puisse permettre de mieux apprendre et tout particulièrement à celles et ceux qui progressent plus lentement. Parce que pour apprendre, il faut justement du temps ! C’est encore plus vrai si le choix est fait de mises en œuvre pédagogiques et didactiques qui laissent le temps de l’exploration, de l’expérimentation, du tâtonnement, de l’erreur qui constituent des étapes nécessaires de l’apprentissage. Réduire le temps, c’est au contraire privilégier un modèle essentiellement transmissif qui n’est efficace et suffisant que pour la part la plus favorisée des élèves.
Les premières victimes d’une réduction du temps scolaire sont les élèves des milieux populaires, ceux qui ne disposent que de l’école pour apprendre. Ce sont aussi ceux qui rencontrent des difficultés particulières et d’origines diverses qui leur demandent des temps d’appropriation des savoirs plus longs. La réduction du temps scolaire est donc un facteur d’accroissement des inégalités, aux dépens des élèves les plus fragiles. Des travaux nous alertent depuis un demi-siècle sur les liens réels entre rythmes scolaires et réussite des apprentissages. Une publication récente en témoigne[7]… Mais nous sommes victimes d’une sorte d’aveuglement …
Pour les élèves qui rencontrent des difficultés, François Bayrou sous-entend dans sa lettre de saisine du CESE que les aides dont ils peuvent bénéficier doivent se situer hors du temps scolaire. Dans la liste des moyens destinés à « corriger les inégalités » ne figure pas le travail en classe mais seulement des dispositifs périscolaires ! Au renforcement de la formation initiale et continue des enseignant·es, à la réduction des effectifs nécessaires à une prise en compte plus attentive des difficultés, au développement des moyens spécialisés des RASED qui visent à traiter les obstacles à l’apprentissage au sein même de l’activité scolaire, François Bayrou préfère l’externalisation, le déplacement hors de l’école.
L’école finirait, à terme, à ressembler à un temps de classe réduit, centré sur les fondamentaux. Les élèves les plus favorisés disposeraient de davantage de temps pour des activités « épanouissantes » pendant que les autres seraient contraints à tenter de compléter un temps scolaire insuffisant par des activités de rattrapage et de soutien !
Moins d’école, c’est réduire le service public et accentuer l’offre privée
Réduire le temps d’école, c’est donc préparer le terrain à une délégation des objectifs scolaires à d’autres acteurs en recentrant l’école sur les enseignements fondamentaux et en laissant à des opérateurs extérieurs les enseignements artistiques et d’EPS, voire les enseignements scientifiques ou techniques.
La première finalité est de réduire les coûts du service public d’éducation et de permettre qu’il survive tant bien que mal aux coupes qui prévoient à nouveau une réduction considérable de ses effectifs fonctionnaires. Au vu de ce qu’est la situation actuelle, on imagine les effets de la nouvelle réduction annoncée le 15 juillet par le projet de budget Bayrou.
Plusieurs déclinaisons seront possibles en fonction des choix et des possibilités financières des municipalités. La délégation vers des prestataires extérieurs sera, pour partie au moins, un choix voulu ou contraint. Dans le contexte d’une économie néolibérale qui ne cesse de vouloir conquérir le marché de l’éducation, il n’est pas difficile d’imaginer comment toute une part de l’enseignement scolaire sera ainsi privatisée et soumise aux jeux de la concurrence commerciale. Une forme associative nouvelle se développe qui n’a plus rien à voir avec celle qui constitue les associations dites « complémentaires » de l’école. Sans véritable dynamique associative, elle repose sur des initiatives individuelles qui cherchent à créer leur emploi dans les activités culturelles, sportives, environnementales, … et pour qui la libéralisation des activités scolaires constituerait un marché opportun. Il n’existera aucun moyen réel d’exercer un contrôle qualitatif : coexisteront des offres indigentes « low cost » et des offres de luxe qui ne seront accessibles qu’aux familles qui en ont la possibilité financière de garantir leur qualité.
L’inégalité des ressources des communes et des familles entrainera donc le renforcement des inégalités scolaires actuelles. Quant à la garantie d’une éventuelle compensation par une subvention d’État, on sait trop ce qu’est la réalité financière actuelle des collectivités territoriales pour y croire !
Dans ce jeu d’offres concurrentielles, on imagine sans peine les stratégies qui seront celles des écoles privées pour mettre en valeur une offre attractive. Dans un contexte où l’apport des subventions publiques extralégales vient compléter de plus en plus largement les coûts assumés par les familles, il ne leur sera pas difficile de tirer profit de la promotion d’activités attractives dans le jeu concurrentiel. Et ces nouveaux départs d’élèves vers le privé diminueront encore davantage la mixité sociale des écoles publiques, renfonçant encore ainsi les inégalités.
Renoncer à la culture commune ?
Mais l’enjeu n’est pas seulement celui de l’égalité, il est aussi celui de la culture commune. Dans ce contexte d’initiatives libérales, on perçoit bien les risques d’instrumentalisation idéologique des enjeux d’apprentissage et de fragilisation de la cohésion sociale qu’ils produiront. Qui garantira que, dans ces activités périscolaires entre les mains d’acteurs privés, les enjeux d’apprentissage seront respectueux des valeurs de neutralité, de laïcité, de fraternité ? Qui garantira que ces activités ne seront pas investies par des volontés politiques, religieuses, idéologiques ? De telles évolutions ne nous menacent pas seulement d’un accroissement des inégalités mais d’une fragilisation des valeurs de la démocratie.
Se donner les moyens d’une véritable démocratisation
Il est légitime de vouloir réfléchir à une meilleure organisation du temps scolaire. Mais une telle perspective nécessite d’être guidée par la volonté d’augmenter le temps scolaire, condition première d’une amélioration des apprentissages. Cette augmentation du temps ne peut pas se faire par l’augmentation du temps de travail des enseignants, déjà surchargé. Elle nécessite donc des moyens ambitieux que la politique austéritaire refuse de donner aujourd’hui à l’école publique.
Augmenter le temps d’apprentissage n’est pas une simple mécanique d’augmentation horaire. Cela nécessite aussi des moyens permettant de mieux accompagner le temps d’apprentissage : développement de la formation professionnelle des enseignant·es, réduction des effectifs des classes, maîtres et maîtresses surnuméraires, enseignant·es spécialisé·es des RASED : plus et mieux d’école !
Ces conditions majeures d’une réflexion sur le temps scolaire sont absentes de la perspective ouverte par la convention citoyenne lancée par le président de la République. Cette absence tente donc déjà d’orienter les résultats vers un usage prétexte de la question des temps de l’enfant pour engager des évolutions d’une toute autre nature, très éloignées des perspectives d’une élévation générale du niveau de connaissances de l’ensemble des élèves et confirmant le choix politique d’une égalité réduite à une promesse récurrente des discours sans vouloir en faire une exigence démocratique de la réalité scolaire.
Paul Devin
[1] Lettre de François Bayrou, premier ministre, à Thierry Beaudet, président du Conseil économique, social et environnemental
[2] Stéphane BONNERY, Réduction du temps scolaire, les logiques cachées, La Pensée, n°422, 2025
[3] Par exemple : Pays-Bas (940), Luxembourg (924), Danemark (910), Irlande (903), Italie (891), Portugal (885), Belgique FWB (863)
source : National diagrams : recommended annual instruction time in full-time compulsory education in Europe 2022/2023, Eurydice
[4] Victoria PROKOFIEVA, Pascale BRANDT-POMARES, Jean-Luc VELAY Jean-François HÉROLD and Svetlana KOSTROMINA, Stress de l’évaluation scolaire : un nouveau regard sur un problème ancien, Recherches & éducations, n°18, octobre 2017
[5] Cezary ZECHOWSKI, Presja edukacyjna, Psychatria, 1-40, 2023 traduit par Dorota RETELSKA, Comment la pression scolaire ruine la santé mentale des enfants et des jeunes, Le Temps, 5 juin 2023
[6] Libération, 2 mai 2025
[7] Stéphane BONNERY, Temps de l’enfant, rythmes scolaires : vraies questions et faux débats, Fondation Gabriel Péri, 2025
