Le grand cinéaste iranien, lauréat de la Palme d’Or à Cannes 2025 pour Un simple accident (retenu depuis pour représenter la France aux Oscars 2026], nous embarque sans coup férir, aux côtés de citoyens ordinaires, dans un thriller explosif. Un récit haletant, alliant le réalisme trivial au burlesque et au drame, jusqu’à la fable politique.
Et, pour ce 11ème long métrage, un canevas dérangeant, apparemment minimaliste.
Téhéran, aujourd’hui. A l’occasion d’une banale panne de voiture, Vahid, un jeune garagiste, pense reconnaître son ancien tortionnaire (à la voix et au bruit du frottement d’une prothèse sur le sol) lorsque le conducteur le sollicite pour la réparation. En danger de mort imminente (un trou creusé dans le sable où son kidnappeur se prépare à l’enterrer vivant), l’homme clame à grands cris son innocence et distille le doute. Quel dispositif original notre justicier improvisé va-t-il inventer pour confondre le bourreau en question ?
Un cinéma direct, déjouant tous les obstacles
Primé dès ses débuts, principalement à Cannes, mais aussi dans les festivals de Berlin, Venise ou Locarno, Jafar Panahi n’est pas du genre à s’endormir sur ses lauriers ni à se laisser griser par le succès. A 65 ans, avec ténacité, il reste fidèle à une vocation précoce. Après des études de cinéma à Téhéran, des courts-métrages et des téléfilms, il devient l’assistant d’Abbas Kiarostami pour Au travers des oliviers [1995] et dans la foulée passe à la réalisation avec Le Ballon blanc, Caméra d’Or à Cannes en 1995.
Chaque création, en dépit d’une reconnaissance dépassant vite les frontières de l’Iran, demeure indissociable des conditions, très difficiles, de sa réalisation, déterminée par les limites imposées par le régime théocratique ; des contraintes avec lesquelles il faut sans cesser jouer, autant dans le propos que dans l’esthétique de la représentation.
D’où des premières œuvres, documentées et révélatrices de la situation iranienne, souvent sous forme de narrations métaphoriques, de mises en abyme et d’autofictions mettant en scène Jafar Panahi lui-même.
Expériences de la prison, changements profonds
Mais la pratique cinématographique, continuellement sous pression, prend d’autres dimensions à travers les épreuves de la prison et d’autres condamnations. En 2010, Jafar Panahi est une première fois arrêté et emprisonné ; relâché puis arrêté à nouveau, il est maintenu pendant 86 jours à l’isolement.
De là les nombreuses fois où ses films sélectionnés (et primés) dans des festivals sont projetés en son absence. A nouveau quelque temps plus tard, il lui est interdit de réaliser, d’écrire, de répondre à la presse et de quitter son pays… ; des condamnations pour une durée de vingt ans. Et un recours systématique au travail en secret.
Il fait encore de la prison en 2022 pour propagande contre le régime et effectue sa peine avec des codétenus aux origines et aux parcours très différents dont il partage le sort douloureux.
A sa libération après sept mois d’enfermement et une grève de la faim (suivie par la levée des interdictions antérieures), ce partage collectif et les relations riches nouées dans ces tristes circonstances le transforment profondément. Il cherche alors comment en restituer la diversité et l’épaisseur humaine, tout en restant ‘synchrone’ avec la société de son pays et les nouvelles aspirations à l’émancipation émergeant, malgré la répression féroce.
D’où la gestation d’un scénario au cordeau qui ne doit rien à l’improvisation, celui de Un simple accident, fruit d’un tournage clandestin, conforme aux habitudes d’un réalisateur conscient de l’inutilité de soumettre à la censure un script que cette instance aurait refusé de toute façon.
Comment le réalisateur, en partant d’un fait ordinaire, – sur une route en pleine nuit, la panne d’une voiture transportant un père de famille, sa femme voilée et sa petite fille -, parvient-il à faire advenir « un simple accident » ?
De quelle manière le récit, commencé lentement, se transforme-t-il avec maestria en thriller sous haute tension, immergé au cœur de la société iranienne contemporaine, jusqu’à se métamorphoser, par à-coups inattendus, diversions burlesques et débordements dramatiques, en une fable politique aux ramifications éthiques vertigineuses ?
Ne comptez pas sur nous pour vous dévoiler les ressorts multiples d’un suspense, tendu à l’extrême, en dépit de quelques traits de cocasserie et d’humour, ni pour vous narrer les rebondissements impromptus d’une course folle aux répercussions humaines, potentiellement dévastatrices.
Vengeance et violence, justice et humanité
Jafar Panahi questionne ici frontalement la souffrance inguérissable et la soif de vengeance chez quelques citoyens (Vahid en tête, Shiva, Hamid, Golrokh, … un petit groupe de cinq), toutes et tous anciennes victimes aux yeux bandés du même tortionnaire au service du régime, confrontés pour leur part à des dilemmes moraux qui dépassent l’entendement et mettent à mal leur propre humanité.
Au nom de quelles valeurs partagées, des citoyens de conditions différentes, ayant vécu de façon singulière dans leur chair et dans leur esprit la brutalité et la cruauté de leur gardien (Eghbal, c’est le nom de cet ancien combattant de la sale guerre menée en Syrie, là où il a perdu sa jambe), peuvent-ils décider de la culpabilité de ce dernier ? Trancher sur son sort, en toute justice, sans être eux-mêmes contaminés par la violence et l’injustice subies alors, ravivées par cette rencontre de hasard et l’arbitraire mortifère du pouvoir toujours en place ? Et ce, alors qu’ils sont également chamboulés et sans repères, pour endosser leur rôle de juges autoproclamés ?
A nous d’affronter directement l’interrogation universelle, profondément humaine, soulevée par cette fiction d’une rare intelligence. Que faire du bourreau quand on a été victimes de ses sévices répétés, du déchaînement de sa violence, de son inhumanité, dans un régime d’oppression, la République islamiste, imposant son pouvoir par l’intimidation et la peur, la prison et la torture ?
A ce titre, la séquence finale, passant de la nuit noire de l’accident inaugural au rouge éclaboussant les ténèbres zébrées de cris déchirants, glace le sang.
Sans doute convient-il de se préparer à la vision saisissante, sans complaisance, d’un grand film rageur et révolté, porté par l’engagement d’acteurs (presque tous) non-professionnels au jeu intense : Vahid Mobasseri, Maryam Afshari, Ebrahimi Azizi, Hadis Pakbaten, Majid Panahi, Mohamad Ali Elyasmehr, Georges Hashemzadeh… sans oublier Delmaz Najafi et Afssaneh Najmabadi, lesquels ont tous tenu à faire figurer leurs noms au générique.
Une œuvre majeure finement façonnée par un cinéaste en pleine maturité, observateur aguerri d’une sidérante lucidité, et amoureux irréductible de son pays, l’Iran, qu’il ne peut quitter puisqu’il dit ne pouvoir vivre nulle part ailleurs. Lui qui a réalisé Un simple accident en répondant à une nécessité impérieuse. Jafar Panahi commente d’ailleurs sobrement ce choix à haut risque : « J’en assume les conséquences quelles qu’elles soient ».
Trois ans après la naissance du mouvement de résistance ‘Femme-Vie-Liberté’, le cinéaste iranien sait mieux que quiconque ce que parler (et filmer) veut dire.
Samra Bonvoisin
Un simple accident, film de Jafar Panahi-sortie le 1er octobre 2025 ; Palme d’Or, Festival de Cannes 2025 ; film choisi pour représenter la France aux Oscars 2026 [une décision rendue possible par la grande part de la France dans le financement privé et public de cette coproduction initiée par Jafar Panahi].
