Depuis la parution de l’ouvrage Le récit du commun de Françoise Lantheaume et Jocelyn Létourneau, on sait que les élèves construisent leur culture historique à partir d’une multitude de productions culturelles — films, séries, jeux vidéo ou bandes dessinées — et pas seulement à partir de leurs cours et manuels scolaires. Dans ce contexte, Les cheveux d’Édith constitue un support particulièrement intéressant pour initier, en classe, une réflexion sur les réalités de l’après-guerre et les premières formes de mémoire de la Shoah.
Une autre manière de raconter 1945
Printemps 1945. Paris libéré respire à nouveau. Louis, jeune lycéen idéaliste, partage son temps entre les révisions du baccalauréat et quelques petits boulots. Un jour, dans un bus, son regard croise celui d’Édith, une jeune fille silencieuse qui se rend à l’hôtel Lutetia, lieu d’accueil des rescapés des camps de concentration nazis.
Le scénario coécrit par Fabienne Blanchut et Catherine Locandro choisit la pudeur. Plutôt que de montrer l’horreur des camps, il raconte le retour, cet entre-deux fragile de ceux qui ont survécu et doivent affronter un monde qui ne sait pas encore comment les entendre.
L’identification au personnage de Louis est immédiate : adolescent en quête d’engagement, en tension avec son père, il devient le vecteur d’un récit initiatique à hauteur de jeunesse. Cette entrée sensible dans l’histoire de l’après-guerre constitue l’une des grandes forces de l’album.
Du récit sensible à l’analyse historienne
L’album Les cheveux d’Édith peut trouver sa place dans différents niveaux d’enseignement.
En cycle 3 et au collège, il offre une porte d’entrée accessible sur l’histoire de la Shoah, en mettant en avant l’expérience du retour des rescapés à travers le regard d’un adolescent. Ce positionnement narratif facilite la compréhension de l’événement dans sa dimension humaine et mémorielle.
Au lycée, l’album devient un support d’analyse critique, notamment en HGGSP Terminale dans le cadre de l’objet de travail conclusif “Histoire et mémoires du génocide des Juifs et des Tsiganes”. Travailler sur des extraits ciblés permet d’interroger la manière dont la mémoire de la Shoah a été, ou non, entendue au lendemain de la guerre.
Deux passages sont particulièrement éclairants à cet égard. À la page 73, alors que Louis tente de poser des questions sur ce qu’Édith a vécu, un personnage lui répond :
« Ne pose pas de questions, P’tit Louis. Tu penses que tu veux savoir mais crois-moi, c’est faux. Personne ne peut avoir envie d’entendre ça. »
Plus loin, à la page 111, un personnage évoque les différentes catégories de victimes (Juifs, Tziganes, résistants, homosexuels) dans une formulation qui suggère une reconnaissance déjà établie de cette pluralité.
Or, les travaux d’historiens et d’historiennes, notamment d’Annette Wieviorka dans L’ère du témoin (1998), montrent que la parole des rescapés de la Shoah a longtemps été peu entendue dans l’espace public et n’a véritablement acquis une place centrale dans la mémoire collective qu’à partir des années 1970-1980. Cette différence entre le contexte historique et le récit contemporain permet d’inviter les élèves à interroger les choix des auteurs et à les mettre en regard de l’historiographie, développant ainsi leur regard critique.
Regards croisés sur la mémoire des rescapés
L’album Les cheveux d’Édith peut également être mis en regard d’autres œuvres culturelles traitant de la déportation et de ses mémoires.
La bande dessinée Maus d’Art Spiegelman constitue une référence incontournable pour interroger la construction du témoignage et la place du narrateur dans la transmission de la mémoire de la Shoah. Les travaux de Jacques Tardi, notamment Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B, offrent également un contrepoint intéressant pour penser d’autres expériences de captivité et les manières de les représenter graphiquement.
En écho à ce corpus, The Brutalist (2024), film récent de Brady Corbet, explore sur trois décennies la trajectoire d’un architecte juif hongrois revenu d’un camp de concentration. Ce récit d’exil et de reconstruction offre une porte d’entrée complémentaire pour réfléchir à la construction mémorielle, notamment au prisme de l’expérience individuelle.
En confrontant ces différents traitements culturels, les élèves comprennent que la mémoire n’est pas figée : elle se construit, se raconte et se met en scène selon des choix artistiques, politiques et contextuels. Cette approche comparative constitue un levier d’analyse critique intéressant pour interroger les représentations historiques.
Mickaël Bertrand
Fabienne Blanchut, Catherine Locandro, Dawid, Les cheveux d’Édith, Éditions Dargaud, 2025.
Ressources complémentaires
