Un dispositif qui transforme réellement le temps scolaire
Depuis plus de dix ans, le Collège International de l’Est Parisien (CLIEP) fonctionne selon une organisation pédagogique singulière : des cours de 45 minutes, non pas pour alléger artificiellement les emplois du temps, mais pour libérer du temps pédagogique. Ces dix minutes réinvesties, chaque heure, ont permis de structurer une offre de projets que l’on ne voit nulle part ailleurs : robotique, sciences, ateliers d’écriture, parcours culturels, tutorat, méthodologie. Ce temps n’est pas un « à-côté » : il est au cœur de l’identité du collège.
Dix ans d’ingénierie pédagogique
Ce dispositif n’est pas né en un jour. Il est le produit du travail acharné des enseignants : dix ans de coordination, d’ajustements, de projets, d’évaluations partagées, de discussions collectives, d’ingénierie fine du temps. C’est un travail invisible, lent, exigeant, dont trop peu d’instances mesurent la valeur. Et c’est précisément cette valeur qui est aujourd’hui remise en cause.
Apprendre autrement, c’est toujours apprendre
L’école ne peut pas se réduire à une addition d’heures disciplinaires, elle doit accueillir des formes d’apprentissage multiples, qui développent la curiosité, l’engagement, la capacité à coopérer, à chercher, à créer. C’est d’ailleurs la mission même de l’institution, notre pays n’a pas un ministère de l’Instruction nationale, mais un ministère de l’Éducation nationale, et l’éducation inclut ces apprentissages que les seuls programmes disciplinaires ne suffisent pas à contenir.
C’est précisément ce que permettent les 45 minutes au CLIEP, elles bénéficient à tous les élèves, mais pas de la même manière. Aux très bons élèves, elles ouvrent des espaces d’approfondissement, de projets exigeants, de mise en recherche, de création et d’autonomie qui complètent utilement les enseignements disciplinaires. Aux élèves plus fragiles, elles offrent des portes d’entrée différentes dans les apprentissages, des situations pédagogiques qu’ils ne trouvent pas toujours dans les formats traditionnels, et surtout des occasions supplémentaires de reprendre confiance, de comprendre autrement, de progresser à leur rythme.
C’est cela, au fond, qu’il faut retenir, une école qui offre plusieurs chemins pour apprendre offre davantage de chances de réussite. Et si le système éducatif oublie parfois l’essentiel, l’expérience nous le rappelle, apprendre autrement, c’est toujours apprendre.
Derrière ce dispositif, il y a dix ans d’engagement professionnel, des enseignants qui ont réfléchi collectivement, ajusté leurs pratiques, conçu des séquences nouvelles, coordonné leurs disciplines, réorganisé le temps scolaire, accompagné leurs élèves. Et je ne connais pas un parent, pas un enfant, qui ne leur soit reconnaissant. Et c’est ici que la violence de l’institution devient manifeste, on efface d’un geste dix ans de travail collectif, en défaisant brusquement ce qu’elle avait elle-même encouragé, en niant l’expertise pourtant démontrée des équipes.
Une rupture d’égalité incompréhensible
Jusqu’à l’année dernière, le CLIEP accueillait exclusivement des élèves inscrits en sections internationales. Depuis cette rentrée, il recrute désormais des élèves du secteur, c’est un changement majeur, attendu, cohérent avec l’évolution du territoire. Mais c’est précisément au moment où l’établissement s’ouvre davantage à son environnement que l’on envisage de supprimer le dispositif qui a fait la force de son projet pendant dix ans.
Pendant une décennie, les 45 minutes ont été jugées adaptées à des élèves réputés exigeants. Comment comprendre qu’elles ne le seraient plus pour les élèves du secteur, la logique implicite est intenable, ce qui serait bon pour les uns ne le serait pas pour les autres. L’institution envoie ainsi un message sidérant, certains élèves mériteraient l’innovation pédagogique, d’autres non.
Le débat est désormais national
La publication du rapport final de la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant change radicalement l’équation. Il n’est pas inutile de rappeler qu’elle n’est pas tombée du ciel, elle a été convoquée au plus haut sommet de l’État par le Président de la République, et l’on sait combien il importe, cette fois, que les conclusions d’une Convention citoyenne trouvent une traduction concrète.
Sa quatrième conclusion, adoptée par 62 % de ses membres tirés au sort, recommande explicitement la généralisation des 45 minutes dans le secondaire. Le débat n’est plus interne au CLIEP, il est sur la table nationale, ouvertement, officiellement, publiquement. Et c’est là que se noue une incohérence difficile à comprendre.
Le non-sens du stop-and-go institutionnel
On demande aux équipes d’innover, elles innovent. On demande d’expérimenter, elles expérimentent. On demande d’évaluer, elles évaluent. Le dispositif fonctionne. Et pourtant, on envisagerait aujourd’hui de le retirer au moment même où la France s’apprête à débattre de sa possible généralisation, quel sens y a-t-il à défaire aujourd’hui ce que l’on devra peut-être rétablir demain ?
Enfin, il faut rappeler que le CLIEP est, depuis son ouverture, un collège d’innovation.
Cette identité se traduit d’abord par un choix unique en France : celui de recruter en sections internationales des élèves sans test de langue, y compris des grands débutants. Ce pari a été tenu : ces élèves atteignent aujourd’hui le même niveau que ceux recrutés ailleurs sur sélection, et le collège se situe même devant de nombreuses sections internationales du pays. Fait significatif : le ministère envisage aujourd’hui de généraliser cette innovation en supprimant le test de langue dans l’ensemble des sections internationales.
Autrement dit, ce que le CLIEP a expérimenté avec succès pendant dix ans devient une orientation nationale. Comment comprendre alors que l’on reconnaisse et généralise une innovation portée par le collège, tout en refusant simultanément d’en reconnaître une autre qui repose sur la même logique, la même cohérence et la même réussite pédagogique ?
Préserver le dispositif des 45 minutes est bien plus qu’un choix local : c’est une décision de cohérence éducative. C’est reconnaître la valeur du travail des équipes. C’est respecter l’égalité entre les élèves. C’est refuser un pilotage erratique qui détricote ce qui fonctionne. Dans un contexte de fuite vers l’enseignement privé, il faut permettre à l’école publique de continuer à innover.
Sylvestre Piriot
