« Les images de cet enfant de huit ans, recroquevillé, terrifié, en proie aux gestes sadiques d’adultes pourtant payés pour le protéger, sont insupportables ». Edwige Chirouter, professeure des universités en philosophie de l’éducation, appelle à « construire une véritable convergence des luttes entre féminisme, anticolonialisme et droits des enfants ».
Enfants tondus, femmes tondues : mêmes dégâts, mêmes combats. Les images de cet enfant de huit ans, recroquevillé, terrifié, en proie aux gestes sadiques d’adultes pourtant payés pour le protéger, sont insupportables.
Mon père était directeur de la DDASS du Nord-Pas-de-Calais. J’ai grandi, de logements de fonction en logements de fonction, avec ces enfants placés : soumis aux maltraitances de leurs parents ou de leurs proches, mais aussi accueillis, le plus souvent, par des professionnel.les engagés et bienveillants, qui affrontaient des conditions de travail de plus en plus dégradées et elles-mêmes maltraitantes.
Comme le patriarcat, l’adultisme façonne une représentation de l’enfant comme être inférieur
J’ai toujours été frappée par cette phrase mille fois répétée aux enfants : « Méfie-toi des inconnus ». Mais si nous étions vraiment honnêtes, vraiment francs, nous devrions leur dire : « Méfie-toi des connus ». Or comment élever des enfants dans la méfiance ? C’est impossible. Tous ceux et celles qui ont à cœur les luttes contre toute forme de discrimination et de domination, et qui œuvrent au quotidien pour offrir aux enfants une éducation réellement égalitaire, coopérative et émancipatrice, espèrent qu’ils/elles puissent grandir avec de l’espoir, dans un monde qui les reconnaisse comme des personnes à part entière – et non comme des êtres incomplets, inachevés, ou pire, comme de petits sauvages à domestiquer.
Comme le patriarcat, l’adultisme façonne une représentation de l’enfant comme être inférieur, « en voie de développement », vulnérable, dépendant (comme si les adultes ne l’étaient pas…). Étymologiquement, infans signifie « celui qui ne parle pas », celui qui n’a pas la parole, qui n’a pas de voix. Nous devons nous défaire de ces siècles de représentations négatives. Les enfants sont des personnes à part entière, complètes, avec un rapport au monde singulier. Nous aussi, adultes, sommes inachevés – qui ne l’est pas ? Nous sommes aussi vulnérables, nous sommes aussi dépendants – qui ne l’est pas ? Nous avons simplement envers les enfants une responsabilité d’accompagnement, jusqu’à ce qu’ils puissent être pleinement autonomes et responsables.
Il faut construire une véritable convergence des luttes entre féminisme, anticolonialisme et droits des enfants.
Car les processus d’exclusion et de domination sont toujours les mêmes. Je travaille comme chercheure depuis plus de vingt ans sur la démocratisation de l’accès à la philosophie (dès l’école primaire), et je constate que, dans ce domaine particulier – miroir d’autres domaines de la vie intellectuelle, politique et sociale – les mêmes mécanismes persistent. Il existe une grande similitude entre les arguments qui servaient à exclure les femmes, et ceux qui président encore aujourd’hui à l’exclusion des enfants ou des classes populaires. Tal Piterbraut-Merx, dans Politiser l’enfance (2024), souligne que les études féministes et celles qui visent à politiser l’enfance participent du même travail intellectuel : « dénaturer » et « désessentialiser » des catégories figées. L’invention, au fil des siècles, d’une «nature » de la femme, de l’enfant ou de l’indigène – êtres vulnérables, déraisonnables, immatures – a permis d’instaurer historiquement des rapports de tutelle, de domination et d’infériorisation, légitimant leur exclusion de la sphère politique, sociale mais aussi épistémique et intellectuelle (les privant ainsi de leur trousse à outils d’émancipation).
La philosophie a longtemps été dominée par des voix élitistes et des perspectives exclusives. De nombreux « peuples » – enfants, femmes, classes populaires ou dites indigènes – ont été, ou sont encore, exclus de ce domaine intellectuel. Les mêmes arguments reviennent inlassablement : une « nature » biologique (ou sacrée) qui rendrait certain·es « incapables » (en raison de leur genre, de leur âge, de leur classe sociale, de leurs origines) ; le danger moral supposé de les exposer à la pensée critique ; leur « dénaturation » par l’exercice de la rationalité ; la nécessité de les protéger (« c’est pour ton bien ») des questions délicates qui bousculent l’ordre du monde ; et enfin, la crainte d’une dénaturation de la philosophie elle-même, qui serait « salie » ou « appauvrie » si ces individus – malgré mises en garde, avertissements, verrous, portes closes, clefs tachées de sang – osaient s’y aventurer.
Adultisme, patriarcat et colonialisme œuvrent ainsi main dans la main pour bloquer l’accès aux savoirs et aux pratiques émancipatrices capables de fissurer les mécanismes de leur domination.
Et le libéralisme constitue le socle de ces processus de domination et d’exclusion : les politiques libérales qui, depuis vingt ans, saccagent les services publics de l’éducation et de l’aide sociale à l’enfance aboutissent à la même barbarie. Ces images de l’enfant tondu ne surgissent pas de nulle part, ni « par magie » : elles sont le fruit de politiques qui ont systématiquement et délibérément détruit les institutions publiques censées accompagner les enfants – l’école, le soin, l’éducation populaire, le monde associatif et culturel. La maison des enfants a été brûlée, saccagée, volontairement. Sans retirer leur pleine responsabilité de leurs actes, les hommes et les femmes que l’on voit tondre cet enfant ne sont pas des monstres « inhumains » – ogres ou sorcières de contes – mais des adultes devenus complices de décisions politiques qui leur ont permis, en toute impunité, d’humilier un enfant placé. Comme les adultes de Bétharram et d’ailleurs.
Ces images atroces doivent être un sursaut, pour rappeler à tous ceux et celles qui luttent pour un monde plus juste, égalitaire et coopératif de ne jamais oublier les enfants dans les combats.
Edwige Chirouter
Edwige Chirouter est professeure des Universités en philosophie de l’éducation à l’Université de Nantes (France). Elle est titulaire de la Chaire UNESCO « Pratiques de la philosophie avec les enfants : une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale » et directrice de programme au Collège International de philosophie : « Peuples exclus de la philosophie : enfants, femmes, classes populaires, non-géomètres. Analyse des processus d’exclusion de la philosophie et mise en lumière des pratiques innovantes sur les terrains (écoles, prisons, cité) ».
