Le nouveau rapport de la Cour des comptes sur « le temps d’enseignement perdu » sonne comme un avertissement pour l’Éducation nationale. Des milliers d’heures de cours ne sont pas remplacées, faute de professeurs. Dans ce contexte de baisse d’attractivité du métier, le diagnostic de la Cour appelle à un changement profond. Si elle reconnaît les efforts engagés pour améliorer les remplacements, elle estime toutefois que « des marges de manœuvre restent à dégager » pour pallier les heures perdues. Pas sûr que les leviers proposés répondent à la crise d’attractivité ni aux besoins des élèves, surtout les plus fragiles davantage exposés aux heures non remplacées.
Premier axe de la Cour des comptes : réduire les absences institutionnelles
Le rapport souligne que les absences de longue durée sont problématiques et que leur remplacement s’est dégradé. Une partie du rapport concerne pourtant les absences institutionnelles qui concernent les absences de courte durée. Lorsque les enseignants sont absents de leurs classes pour se former ou pour participer au fonctionnement de l’institution scolaire, on parle d’absences institutionnelles. Selon l’enquête Tenae, ces absences ont représenté 3 % du temps d’enseignement des collégiens et lycéens en 2023-2024, un niveau similaire à celui de 2021-2022, mais inférieur à celui observé en 2022-2023, où il atteignait 4 %.
Des absences qui concernent… 3% du temps scolaire des élèves
A relever donc : la cour s’attarde sur les 3% du temps scolaires et les absences de courte durée. Ces « absences » institutionnelles représentent dans le second degré public 34,4 % en 2024-2025 des absences de courte durée, contre 36,8 % l’année précédente. Elles concernent principalement la participation des enseignants à des formations, à la préparation de concours et examens, ainsi qu’à la validation des acquis de l’expérience professionnelle (15,5 % en 2024-2025, contre 17,5 % en 2023-2024). Viennent ensuite les actions éducatives, telles que les sorties, voyages et projets pédagogiques, qui constituent 14,9 % des absences institutionnelles en 2024-2025, contre 14,6 % l’année précédente.
La Cour demande ainsi d’« accroître sans délais l’effort de réduction des absences institutionnelles des enseignants », en visant notamment celles provoquées par « l’organisation des réunions pédagogiques, des conseils de classe et de la formation continue ». Or, ces « absences » ne doivent pas masquer la présence des enseignants et leur travail sur ces temps.
Recommandations de pratiques internes
Au sein des établissements, plusieurs mesures peuvent limiter le temps d’enseignement perdu. Le rapport en esquisse certaines : des chefs d’établissement organisent les réunions pédagogiques en dehors des heures de cours et peuvent concentrer les journées pédagogiques. Le rapport préconise aussi de rendre « utiles » les heures de permanence grâce à des activités encadrées ou du travail autonome. La formation continue et l’accueil des nouveaux enseignants peuvent être mieux planifiés avec le développement de modules hybrides et en ligne. Enfin, l’organisation du temps scolaire, notamment en fin d’année, peut être repensée pour proposer aux élèves des activités variées et pédagogiquement pertinentes, garantissant ainsi que « le temps d’enseignement ne soit pas perdu ».
L’annualisation des services : un changement structurel pour 2027
La Cour rappelle également une proposition déjà défendue dans ses précédents travaux : l’annualisation du service des enseignants du second degré. Elle recommande d’« annualiser dès la rentrée 2027 les heures de service des enseignants », une mesure qui permettrait selon elle, à la fois de réduire les absences institutionnelles et de mieux organiser le remplacement des absences de courte durée.
Cette proposition, sensible et débattue, bouleverserait l’organisation actuelle reposant sur un service hebdomadaire fixe. L’annualisation permettrait de repenser le temps de travail des enseignants à l’échelle de l’année scolaire, en intégrant les heures consacrées aux formations, aux concertations pédagogiques et aux diverses obligations institutionnelles. L’objectif est de limiter les absences institutionnelles en concentrant davantage les obligations hors enseignement sur des périodes compatibles avec l’emploi du temps des élèves, créer un vivier d’heures mobilisables pour assurer des remplacements de courte durée.
Pour la Cour, l’annualisation donne une réponse structurelle en permettant à chaque établissement de disposer de marges internes, plutôt que de dépendre de remplaçants parfois introuvables et d’interroger et pallier ce problème structurel. Si le rapport ne comporte pas un mot sur les salaires, il évoque le problème de la santé, de l’exposition aux risques psycho-sociaux, soit en creux la question des conditions de travail.

Une affectation académique pour les concours internes
Une autre recommandation du rapport concerne la gestion des affectations des enseignants. La Cour préconise de « remplacer, d’ici la rentrée 2027, la règle d’affectation nationale qui s’applique à l’issue des concours internes par une affectation académique ». Ce changement viserait à répondre à la fois aux difficultés de recrutement dans certaines académies et aux déséquilibres générés par une gestion centralisée. En basculant vers une logique académique, les rectorats disposeraient d’un levier direct pour orienter les enseignants vers les zones où les tensions sont les plus fortes. Pour la Cour, cette réforme permettrait d’harmoniser l’offre éducative sur tout le territoire et sécuriser les équipes dans les zones les plus fragiles, qui sont pourtant aussi déficitaires.
La bivalence au collège
Face à la pénurie d’enseignants dans certaines disciplines et aux difficultés de remplacement, la Cour recommande de « promouvoir la bivalence au collège à partir de la rentrée 2026 ». Elle propose de donner aux inspecteurs disciplinaires la possibilité d’autoriser les enseignants à assurer une seconde matière, à condition qu’ils possèdent les compétences nécessaires et qu’ils bénéficient d’une formation adaptée.
Le numérique comme relais de continuité pédagogique
La Cour insiste aussi sur les solutions numériques. Elle appelle explicitement à « encourager le recours aux solutions numériques, notamment celles du Cned », considérant que l’outil peut éviter les ruptures d’apprentissage lorsque les absences ne peuvent être remplacées.
Cette injonction à développer l’usage du numérique dépasse la simple continuité pédagogique d’urgence. Le rapport suggère qu’il s’agit maintenant d’intégrer pleinement des dispositifs hybrides : ressources en ligne, classes virtuelles, modules d’autoformation, banques d’exercices interactives. Pour la Cour, le numérique n’a pas vocation à se substituer à l’enseignant, mais à garantir que plus aucun élève ne reste sans instruction lorsqu’un professeur manque. Le rectorat de Nancy-Metz dresse un bilan positif du dispositif qui permet de limiter le nombre d’élèves sans enseignants dans des établissements en tension.
L’expérience du Cned, renforcée depuis la crise sanitaire, constitue un socle déjà opérationnel, mais encore sous-utilisé pour la rue de Cambon. La Cour appelle à son intégration systématique dans les pratiques d’établissement, notamment dans les collèges isolés ou confrontés à des tensions de recrutement. L’approche quantitative par le numérique ne doit pas masquer l’approche qualitative, le même rapport émet des réserves sur les contenus du RCD et pointe les inégalités sociales, territoriales du remplacement : le remplacement d’enseignant par les outils numériques concernerait les élèves et territoires les plus fragiles.
Attirer les enseignants là où on en manque le plus
La Cour invite enfin le ministère à « développer dès la rentrée 2026 les mesures ciblées » pour renforcer l’attractivité des territoires en tension : accompagnement social notamment en matière de logement ou d’action sociale. Elle estime que cette dimension sociale est devenue indispensable pour stabiliser des équipes qui, sans soutien, se renouvellent sans cesse au détriment des élèves. Des dispositifs de soutien matériel, financier ou social pourraient permettre de fidéliser davantage les enseignants.
La Cour appelle donc le ministère à soutenir plus fortement ces politiques locales pour éviter que certains collèges ne deviennent des zones d’enseignement intermittentes. Les académies rurales, ultramarines ou périurbaines sont particulièrement concernées. Pour la Cour, ce chantier est désormais indissociable de l’avenir du service public d’éducation.
Au terme de son analyse, la Cour répond sans détour à la question évaluative posée : « certains leviers ne sont encore pas suffisamment actionnés » pour réduire le temps d’enseignement perdu. Elle souligne qu’assurer la continuité pédagogique requiert désormais non seulement des ajustements organisationnels, mais aussi des choix stratégiques concernant « l’organisation de l’offre scolaire territoriale » et la gestion des ressources humaines. Pour elle, la transition démographique peut être une contrainte si elle mène à la multiplication de petits collèges difficilement dotés, mais aussi une opportunité pour repenser la composition des équipes, les regroupements d’établissements, les coopérations territoriales et le recours assumé aux outils numériques.
Une approche économique donc, et non éducative, qui n’interroge pas les questions profondes des absences, de leur cause, et ne s’attaque donc pas au cœur du problème.
Djéhanne Gani
