Comment mettre en lumière aux nouvelles générations les femmes scientifiques ? Arnaud Leroc, enseignant de sciences de la vie et de la Terre au lycée l’Empéri de Salon-de-Provence (13) est l’auteur d’une bande dessinée prochainement publiée sur la découverte de l’ADN par Rosalind Franklin. « L’objectif est de proposer une BD accessible à un large public, sans renoncer à la rigueur scientifique », écrit l’enseignant. « Enseigner les SVT, c’est raconter une histoire : on part d’une observation surprenante, on se questionne, on formule des hypothèses, on teste, on se trompe parfois et on progresse ». Avec la dessinatrice Heather Avazeri, le projet prend forme et l’album est attendu en 2026 aux éditions Kalopsia.
Quel est le projet de bande dessinée que vous préparez ?
Je travaille actuellement sur une bande dessinée intitulée Affaire 51 : Rosalind, premier tome de la série Archives. L’idée de cette série est de mettre en lumière des femmes scientifiques dont les travaux ont été essentiels, mais qui sont restées en marge de la reconnaissance officielle. Ce projet, que je développe avec l’illustratrice Heather Avazeri, mêle fiction et exigence scientifique. L’album prend la forme d’une enquête contemporaine menée par trois personnages fictifs.
Le travail graphique est un élément central du projet. À partir de photographies d’archives, de documents historiques et de sources scientifiques, Heather reconstitue avec beaucoup de précision les lieux, les instruments … Les images ne servent pas seulement à illustrer le récit : elles aident réellement à comprendre des notions complexes comme la diffraction des rayons X ou la structure de la molécule d’ADN.
L’objectif est de proposer une BD accessible à un large public, sans renoncer à la rigueur scientifique. L’album, édité par Kalopsia, est en cours de finalisation. Une diffusion institutionnelle a déjà débuté, et une sortie grand public est prévue dans les prochains mois.
Il existe beaucoup de points communs entre mon métier d’enseignant et l’écriture de cette bande dessinée. Enseigner les SVT, c’est raconter une histoire : on part d’une observation surprenante, on se questionne, on formule des hypothèses, on teste, on se trompe parfois et on progresse. Dans la BD, mes trois personnages fonctionnent exactement comme des chercheurs. Ils enquêtent, doutent, explorent différentes pistes, ce qui reflète assez bien la démarche scientifique que l’on essaie de faire adopter aux élèves.
Le format de l’enquête permet aussi d’introduire des notions complexes de manière plus vivante et plus engageante.
L’album aborde également les tensions et les zones d’ombre qui accompagnent certaines découvertes. Ce sont des aspects que je trouve intéressants à travailler en classe, pour montrer que la science n’est pas un ensemble de vérités figées, mais une construction progressive, inscrite dans un contexte donné.
Si vous deviez présenter Rosalind Franklin en quelques lignes ?
Rosalind Franklin était une cristallographe britannique reconnue pour sa grande rigueur scientifique. Ses travaux en diffraction des rayons X ont été déterminants pour comprendre la structure en double hélice de l’ADN. Cette découverte a constitué une avancée majeure en biologie et a ouvert la voie à de nombreuses applications, notamment dans le domaine de la santé.
Pourtant, ce sont trois autres scientifiques (des hommes) qui ont reçu le prix Nobel pour ces travaux, sans qu’elle y soit associée. Décédée en 1958 à l’âge de 37 ans, Rosalind Franklin n’a jamais obtenu la reconnaissance qu’elle méritait. Son parcours permet aujourd’hui d’interroger à la fois la manière dont se construisent les savoirs scientifiques et les inégalités, en particulier de genre, qui ont longtemps traversé le monde de la recherche.
Le projet s’appuie sur plusieurs partenariats institutionnels qui en garantissent la solidité scientifique et pédagogique. Le comité Parité-Égalité du CNRS accompagne l’album avec une préface rédigée par ses co-présidents, Béatrice Marticorena et Jean-Louis Vercher, qui replacent le projet dans une réflexion plus large sur la place des femmes dans la recherche.
J’ai également échangé avec plusieurs scientifiques, notamment Sylvain Ravy, directeur de recherche au CNRS, qui m’a apporté de précieux éclairages, ainsi qu’avec Éric Westhof, membre de l’Académie des sciences, qui signera la postface de l’ouvrage. Celle-ci permet de distinguer clairement ce qui relève de la fiction et ce qui relève de la réalité historique et scientifique.
Enfin, l’IRES est partenaire du projet, avec une précommande d’albums (oui c’est possible) et un accompagnement sur le volet pédagogique. Ces échanges ont été essentiels pour moi, notamment pour construire une BD qui reste rigoureuse tout en étant réellement utilisable en classe.
Quel regard portez-vous sur l’enseignement de l’histoire des sciences en SVT ?
L’histoire des sciences reste encore marginale en SVT, alors qu’elle constitue un levier pédagogique puissant. Elle permet de montrer que les connaissances ne sont pas figées, qu’elles se construisent progressivement, en interdisciplinarité, avec des débats, des résistances, des erreurs et parfois des injustices.
Cependant les documents accessibles sont souvent très succincts ou au contraire ce sont des biographies très longues et fastidieuses à utiliser en classe.
Je suis également formateur académique en Ludo pédagogie, et dans ce cadre la bande dessinée me semble être un support particulièrement pertinent. Elle ne remplace évidemment pas le cours, mais elle peut faciliter l’entrée dans des notions complexes, susciter l’intérêt et aider certains élèves à se réconcilier avec la lecture. Utilisée comme point d’appui, la BD permet de nourrir le questionnement, de développer l’esprit critique et d’enrichir les apprentissages. Si la série Archives peut contribuer à renforcer la place de l’histoire des sciences et à interroger les questions d’égalité dans nos pratiques pédagogiques, alors notre projet aura atteint son objectif.
Entretien par Julien Cabioch
