« Les opérateurs de l’éducation […] ont besoin de moyens pérennes, de plafonds d’emplois stabilisés, de contrats d’objectifs sincères, construits sur les missions réelles et d’une reconnaissance politique claire de leur rôle stratégique » écrit Yannick Trigance, secrétaire national (PS) dans cette tribune. Il dénonce leur affaiblissement au détriment du service public.
Depuis des années, les opérateurs de l’Éducation nationale – ONISEP, CNED, CEREQ, Canopé – sont soumis à une pression budgétaire constante : baisse des subventions, suppressions de postes, non-compensation des mesures salariales, ponctions en cours d’exercice. Cette politique d’asphyxie progressive conduit mécaniquement à l’épuisement des structures et des personnels, tout en dégradant la qualité du service rendu à la population.
Il faut le dire clairement : ce n’est pas une politique de rationalisation, c’est une politique d’affaiblissement même si l’on notera que dans le cadre des débats sur le Projet de loi de finances 2026 des crédits ont été rétablis pour le CNED et l’ONISEP .
Ces opérateurs ne sont ni accessoires, ni redondants. Ils sont au cœur des missions régaliennes de l’État : l’ONISEP pour l’orientation et l’égalité des chances, le CNED pour l’accès à l’éducation à distance, le CEREQ pour l’analyse rigoureuse des liens entre formation, emploi et politiques publiques, et Canopé pour la formation continue des enseignants et l’accompagnement des mutations pédagogiques, numériques et sociétales.
À l’heure où l’éducation est confrontée à des bouleversements sans précédent, affaiblir ces outils revient à désarmer volontairement la puissance publique, son expertise, sa capacité de régulation et son indépendance, au profit d’acteurs privés et de logiques marchandes qui n’ont ni les mêmes finalités ni les mêmes exigences démocratiques.
L’argument consistant à assimiler ces opérateurs à une prétendue « agencification » de l’État est profondément fallacieux. En effet ces structures sont pour la plupart antérieures aux réformes managériales des années 2000, et leur histoire est intimement liée à celle de l’École de la République.
Elles ont déjà payé un lourd tribut aux restructurations successives : suppressions massives d’emplois, transformations profondes des métiers, restructurations permanentes. Canopé est l’exemple emblématique d’un opérateur public qui a su se transformer, rationaliser ses moyens et rester efficace. Héritier direct du projet éducatif porté par Jules Ferry et Ferdinand Buisson, il accompagne depuis plus d’un siècle les évolutions de l’école. Il a su innover, intégrer le numérique, anticiper les enjeux de formation des enseignants – pédagogies actives, école inclusive, intelligence artificielle notamment – tout en perdant plus des deux tiers de ses effectifs en vingt ans.
Avec 285 000 enseignants personnels formés chaque année, 570 000 consultations des ressources et un taux de satisfaction des formations de plus de 95 %, accompagnant et développant des actions de coopération éducative dans plus de 25 pays, Canopé a modernisé en quelques années son fonctionnement, réduit ses coûts et renforcé son offre, tout en restant au plus près des besoins du terrain.
Son ancrage territorial garantit l’égalité d’accès à la formation et la cohérence des politiques éducatives. L’affaiblir aujourd’hui reviendrait à fragiliser la formation continue, creuser les inégalités et ouvrir la voie à une privatisation rampante.
L’exemple de Réseau Canopé démontre qu’un opérateur public national territorialisé peut conjuguer exigence de transformation, efficacité opérationnelle, maîtrise des coûts et impact réel sur les politiques publiques.
Ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’avenir de quelques opérateurs, mais la capacité même de l’État à penser ses politiques éducatives, à former ses enseignants, à garantir l’égalité territoriale, à préserver une souveraineté éducative et culturelle, à protéger la liberté de conscience face à la marchandisation du savoir.
Utiliser le PLF 2026 pour poursuivre cette entreprise d’affaiblissement d’opérateurs comme Canopé constitue en conséquence une faute politique majeure. Derrière le discours technocratique se profile une réalité simple : on demande toujours plus avec toujours moins, jusqu’au point de rupture. Il est urgent de changer de cap. Le choix est éminemment politique : investir dans un outil public performant ou renoncer à une ambition collective pour l’École. Jusqu’où faudra-t-il aller pour satisfaire une logique comptable déconnectée des réalités de terrain ?
Les opérateurs de l’éducation doivent sortir de ce statut de variable d’ajustement budgétaire. Ils ont besoin de moyens pérennes, de plafonds d’emplois stabilisés,de contrats d’objectifs sincères, construits sur les missions réelles et d’une reconnaissance politique claire de leur rôle stratégique.
Continuer à les fragiliser, à les mettre sur la selette à l’occasion de chaque discussion budgétaire, c’est affaiblir l’École, la République et la capacité de la nation à préparer l’avenir.
Yannick Trigance
