« L’histoire globale de la RDA est le fruit non pas seulement de travail documentaire, mais aussi de multiples rencontres et échanges de terrain, d’un rapport intense aux lieux » déclare l’historien Nicolas Offenstadt. Il défend « une histoire de plein air qui s’appuie sur les lieux et le local pour relier savants et profanes ».
Dans cet entretien à l’occasion de la publication de son dernier ouvrage Histoire globale de la RDA (Taillandier, 2026), il présente son travail, les relations entre histoire et RDA, notamment par rapport à la RFA et au passé nazi. Il est question de mémoire et de ses enjeux politiques.
Vous publiez ces jours-ci un ouvrage intitulé Une histoire globale de la RDA, que signifie écrire une histoire « globale » ?
D’abord cela signifie sortir d’une histoire politique par le haut, qui se centre sur les institutions et les cadres du régime, pour prêter attention à toutes les formes de la vie sociale, depuis les émotions jusqu’à la vie à l’usine. C’est ensuite raconter une histoire « mondiale » de la RDA, au sein d’une plus large « mondialisation rouge », sous l’égide de l’URSS certes, mais avec des contacts multiples avec des pays « frères », comme Cuba ou le Vietnam. C’est enfin chercher à comprendre comment le socialisme de RDA s’inscrit dans le temps long du mouvement ouvrier allemand.
La RDA est présentée dans des catégories comme « seconde dictature » ou « totalitarisme ». Comment ces notions ont-elles structuré l’historiographie après 1990, et en quoi votre travail cherche-t-il à écrire l’histoire de la RDA au-delà de ces grilles de lecture ?
Il y a évidemment un danger à utiliser cette notion de « seconde dictature allemande » car cela rabat la RDA sur le Nazisme. Or le communisme allemand, avec sa dimension répressive, ne peut pas être mis sur le même plan qu’un régime qui a exterminé des millions de juifs, ainsi que des Sinti, Roms, organisé des programmes d’euthanasie de déficients mentaux et conduit à la Seconde Guerre mondiale. Les intentions ne sont pas comparables non plus. La notion de totalitarisme, elle aussi, peut conduire à un relativisme du nazisme et surtout elle donne trop de poids dans l’analyse au pouvoir politique au détriment des sociétés souvent réduites à la domination qui s’exerce sur elles.
La RDA s’est pensée comme une rupture radicale avec le passé nazi et a fait de l’histoire un outil politique destiné à forger une conscience socialiste. Comment analyser aujourd’hui ce rapport très dirigé à l’histoire ?
Oui l’histoire est centrale dans la légitimité du régime. Cela s’explique à la fois par la place de l’histoire dans la vision du monde communiste, mais aussi, dans ce cas, par la concurrence avec la RFA en quelque sorte comme héritier de l’histoire allemande. Il fallait aussi prouver sa légitimité par le temps long. Cela conduit à promouvoir un anti-récit en quelque sorte : valoriser l’histoire des luttes sociales, ouvrières contre l’histoire classique des régimes politiques. C’est donc une histoire de combat qui doit servir directement dans la Guerre froide, contre l’Ouest, positivement en quelque sorte avec ce nouveau récit et de nouveaux héros, négativement aussi en dénonçant l’histoire impérialiste qui a conduit aux deux guerres mondiales. La discipline histoire n’est donc pas autonome en RDA. Les historiens doivent naviguer entre de multiples contraintes politiques, qui évoluent aussi selon les périodes.
Vous insistez sur la nécessité de sortir d’une histoire écrite depuis l’Ouest. Dans quelle mesure la réunification a-t-elle produit un « monopole de la perspective » ouest-allemande, et comment cela a-t-il contribué à la fracture – durable – entre Ossis et Wessis ?
Il y a en effet de nombreux biais, à la fois politiques, moraux et épistémologiques dans le regard porté aujourd’hui en Allemagne sur la RDA. La chute du régime conduit souvent à un regard téléologique pour lequel il faut comprendre un déroulé quasi naturel de l’histoire, tout orienté vers la fin du pays. En lien, la RDA apparait comme une anomalie, une excroissance qui devait là aussi quasi-naturellement se résorber, et rentrer dans le cours de l’histoire allemande qui serait celui de l’Ouest démocratique. Par bien des aspects la norme dominante est en effet celle la RFA. On comprend du coup que les Allemands de l’Est, même s’ils aspiraient au bien-être de l’Ouest se sentent diminuées d’être si souvent rabattus du « mauvais » côté de l’histoire, celui des perdants, des sujets passifs d’une dictature inefficace, quand bien même leur lecture de leur propre histoire est bien différente.
Entre nostalgie, mémoire de la dictature et mémoire du « faire avec », le travail d’Aufarbeitung semble cristalliser des clivages. Comment ces héritages mémoriels et le choc social des années 1990 éclairent-ils les recompositions politiques actuelles à l’Est, notamment le sentiment de dépossession et la montée de l’AfD ?
Pendant les années d’unification les Allemands de l’Est ont subi une transformation sociale et économique profonde, qui fut pour nombre d’eux une cassure, avec le chômage et les emplois précaires, la perte de tout un ensemble de protection sociale. Plus encore, l’entreprise socialiste offrait une sociabilité en-dehors du travail, notamment avec les sorties culturelles et les voyages communs qui disparait. Si l’on ajoute à cela, le sentiment de mépris ressenti dans le discours de l’Ouest, à tort ou souvent à raison, on comprend bien comment se construit une identité défensive parfois convertie en vote pour l’Afd.
Certains affirment qu’il n’existerait pas de véritable mémoire des crimes communistes. Comment l’historien peut-il aborder cette question sans entrer dans une concurrence ou une hiérarchisation des mémoires ?
D’abord en interrogeant les concepts et en les situant. La notion de « crimes du communisme » recouvre des violences et exactions très différentes qui ne renvoie pas forcément à un fond commun mais à différentes situations historiques : le stalinisme, le maoïsme, les Khmers rouges… Tout additionner c’est créer un concept de combat, les « crimes du communisme », qui comprend de véritables assassinats de masse mais aussi des emprisonnements arbitraires, du harcèlement politiques, qui met ensemble des mouvements qui pouvaient s’opposer entre eux… Le terme est d’ailleurs sans cesse utilisé dans les arènes politiques, dans les tribunes parlementaires contre la gauche communiste et parfois la gauche tout court. Bref le travail de l’historien, comme toujours, est de bien faire attention aux mots, à ce qu’ils recouvrent et comment qualifier au mieux les enjeux.
À partir de quel moment l’usage politique de la mémoire devient-il une instrumentalisation du passé, notamment dans des discours qui prétendent défendre un « roman national »?
Quand le discours historique est un récit unilatéral, affirmatif, sans discussion critique, sans dialectique, sans progression interrogative : ce qui est le cas dans les publications historiques de la RDA, même s’il pouvait y avoir des débats internes au préalable – , comme d’ailleurs dans l’exaltation du roman national en France – sans les mêmes contraintes – notamment dans les arènes politiques.
En 2005, vous avez participé à la création du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire. Quelles dérives constatiez-vous alors, et ces dangers se sont-ils accentués aujourd’hui ?
Dans le fond, il ne s’agissait pas de discours isolés, ou de propos de comptoirs, mais d’une tendance de fond, de plus en plus prégnante à vrai dire, de revalorisation d’une « identité nationale » au moyen de l’histoire de France sous la modalité du « roman national ». L’histoire de France sert d’instrument central à la guerre culturelle que la droite entend alors mener en reprenant la main sur ces enjeux. Depuis lors, sous des formes variées, ce processus identitaire n’a fait que se renforcer. A l’époque, il s’agissait aussi de faire attention à la judiciarisation des controverses historiques, aux attaques contre les historiens de métier. Ceux qui craignaient que les lois de mémoire limitent la recherche, n’ont pas vu leurs inquiétudes confirmées, en revanche les mises en cause plus générale de l’Université comme lieu de savoirs, risque de nuire à la recherche libre et critique.
Dans l’enseignement et les médias, comment défendre aujourd’hui une histoire critique et des approches plurielles, sans noyer les auditeurs ?
C’est une question délicate, et la réponse toujours en tension à mon sens. Il y a plusieurs chemins possibles, selon l’arène : lorsque le temps en est donné, je trouve toujours efficace d’expliquer la démarche de l’historien, posément, pas à pas, pour montrer dès lors à quels endroits, la discussion, la controverse est légitime pour l’historien, où sont les limites, à quels autres, elles relèvent de positions politiques ou morales et non de l’atelier du chercheur. Le point d’entrée par cas (une biographie, un événement limité) permet souvent aussi de poser des questions plus générales, en bâtissant un récit accessible, attrayant. Je défends toujours, enfin, une histoire de plein air qui s’appuie sur les lieux et le local pour relier savants et profanes. L’histoire globale de la RDA dont nous parlons est ainsi le fruit non pas seulement de travail documentaire, mais aussi de multiples rencontres et échanges de terrain, d’un rapport intense aux lieux.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
(Photo copyright : Pierre-Jérôme Adjedj)
