A rebours de ces valeurs, « l’extrême droite entend faire de l’école l’instrument de sa bataille culturelle nationaliste, réactionnaire et raciste » et « considère que la finalité égalitaire constitue la raison majeure de ce qu’il estime être «le déclin» de l’école » analyse le président de l’Institut de recherches de la FSU.
Un projet scolaire d’une autre nature…
L’arrivée au pouvoir de l’extrême droite entraînerait-elle un changement de nature de la politique éducative ou ne constituerait-elle que le degré supplémentaire d’une évolution déjà engagée ?
Nul doute que les orientations de la politique Attal constituaient déjà, en organisant un tri social des élèves, un renoncement au principe d’une élévation générale du niveau de connaissances. Mais l’analyse des projets de l’extrême-droite, au-delà de la tentative d’euphémisation de ses propos, convainc rapidement que sur bien des points, son projet pour l’école est d’une autre nature.
Déjà parce que la vision de l’extrême droite considère que la finalité égalitaire constitue la raison majeure de ce qu’il estime être « le déclin » de l’école. Le problème majeur ne sera plus celui des écarts entre les promesses d’égalité et une réalité encore très discriminante, mais celui de la légitimation des inégalités par l’affirmation de leur fondement naturel et de la nécessité de leur maintien pour le bon ordre de l’école.
Mais aussi parce que l’extrême droite entend faire de l’école l’instrument de sa bataille culturelle nationaliste, réactionnaire et raciste. A l’opposé des conceptions d’une école émancipatrice pour qui l’accès aux savoirs et le développement de l’esprit critique sont les fondements de l’éducation citoyenne, l’extrême droite veut fonder le système scolaire sur l’ordre, l’autorité et la discipline, ce que Bardella appelle le « big-bang de l’autorité ». S’y ajouteront la préférence nationale qui mettra à bas le droit à l’éducation pour une partie des élèves et une conception du mérite qui n’hésitera pas à instaurer un tri social dès la fin de l’école élémentaire qui privera les élèves concernés de toute perspective d’études longues.
Ces évolutions des finalités scolaires, l’extrême droite entend bien les imposer aux enseignant·es et aux élèves. Les déclarations ne manquent pas qui, au nom d’une certaine conception de la neutralité, annoncent la fin de la liberté pédagogique et la volonté de soumettre les pratiques enseignantes.
Quant aux promesses d’amélioration matérielles, elles ne procèdent que d’une récente tentative de séduction des personnels alors que l’extrême droite n’a jamais témoigné de cette volonté dans aucun de ses votes parlementaires.
Lutter contre l’extrême droite par des pratiques pédagogiques émancipatrices
Face à ces menaces, nous ne devons avoir de cesse d’analyser, de décrypter, d’informer pour contrer les stratégies d’atténuation par lesquelles l’extrême droite tente de rendre son projet acceptable. C’est d’autant plus essentiel que des décennies de discours de décrédibilisation de l’école et de ses enseignant·es, de récits dramatisés de la réalité scolaire allant parfois jusqu’au mensonge délibéré, ont préparé le terrain pour laisser croire que le retour à l’ordre est la condition de l’amélioration du système scolaire.
Mais il ne peut suffire de dénoncer, c’est par nos pratiques que nous devons opposer une autre conception de l’école, celles fondées sur une transmission des connaissances par une pédagogie qui permet leur réelle appropriation par les élèves, sur le développement d’un sens critique fondé sur la distinction entre savoirs et croyances et sur l’expérience sociale du travail collectif.
Depuis des décennies, ceux qui redoutent les capacités transformatrices d’une telle école ne cessent de la fustiger en l’accusant de laxisme, de paresse, de wokisme. Mais l’école émancipatrice est une école exigeante. Elle ne nie pas l’autorité mais refuse de la fonder sur la domination pour vouloir la construire sur les valeurs démocratiques. Elle ne nie pas les contraintes du travail scolaire mais ne veut pas en faire un instrument de sélection et de concurrences. Elle ne nie pas la culture mais lutte contre l’instrumentalisation idéologique des connaissances en permettant à nos élèves de déconstruire les stéréotypes qui tentent de légitimer les dominations dont sont victimes les classes populaires, les femmes, les personnes racisées.
C’est par des pratiques émancipatrices, fondées sur un haut niveau de compétences pédagogiques et didactiques, que nous construirons la capacité intellectuelle et culturelle de penser les espérances de la justice sociale et du partage des pouvoirs.
Quelles que soient les pressions d’un éventuel gouvernement d’extrême droite sur les enseignant·es … une chose reste certaine : les pratiques de classe et le travail collectif des équipes enseignantes devront constituer le champ essentiel des luttes contre l’asservissement intellectuel et culturel des générations futures.
Il n’est pas trop tôt pour faire naître dès aujourd’hui ces volontés de résistance et en réfléchir les organisations collectives.
Paul Devin
