Lorsque vous décidez de passer le concours de CPE, en 2011, qu’est-ce qui motivait votre choix ?
En 2010/2011, je suis en L3 de psychologie. Dès le début de l’année, se pose la question du chemin post licence et mon expérience comme AED m’amène assez organiquement vers l’idée d’être CPE. C’est une période où je développe une conscience féministe suite à l’arrivée de mon fils. Je chausse les « lunettes du genre » comme on dit. J’observe des choses dans les relations entre les élèves ou même avec les élèves elleux-mêmes, et je me dis qu’il y a toute une dimension qui mériterait d’être travaillée. Ca me donne envie de faire plus, de faire des projets avec les élèves mais je sens bien que mes responsabilités, à la place où je suis, sont limitées : c’est le moment où le concours passe à bac+5, l’ESPE vient d’ouvrir un master. Je candidate et je suis prise à la rentrée 2011.
En 2012, Najat Vallaud-Belkacem devient ministre de l’EN. Elle rédige ses circulaires en écriture inclusive et développe une vraie politique autour de l’« égalité filles-garçons ». Je sens que mes aspirations ont leur place dans l’institution.
Je réussis mon concours pendant ma 2e année de master, mais je viens d’avoir une petite fille et je demande un report de stage. En 2015, je suis titularisée et nommée dans un collège de cité scolaire, j’y fais deux ans, puis je mute au lycée. J’y exerce 3 ans, puis obtiens une rupture conventionnelle après 2 ans d’arrêt pour burn out.
« C’est quoi un·e CPE ? », demandez-vous au début de votre spectacle? Sa mission peut-être la plus connue, c’est la gestion des punitions et des sanctions. Et cette gestion est pleine d’enseignements, dites-vous : pourquoi ?
Déjà parce que cette fonction vient encore et toujours réactiver l’héritage du « surgé », la perception des CPE comme « gendarmes de l’établissement » et souligner à quel point notre système éducatif est traversé par une division du travail éducatif : aux enseignant·es la tâche noble d’enseigner, aux CPE la tâche prosaïque de discipliner et réprimer les comportements problématiques qui impacteraient la réalisation de la 1ère.
Aussi, parce que j’ai chaussé ces fameuses « lunettes du genre », je me rends compte assez rapidement lors de mes années collège, que je me retrouve en permanence à gérer des situations de conflits entre garçons qui dérivent très rapidement en violence verbale et/ou physique et que les « gestes professionnels » que l’on m’a appris n’ont que peu d’impact. Peu importe que les punitions et sanctions que je donne soient « éducatives », les élèves, elleux-mêmes, en particulier les garçons, n’y mettent pas le sens que nous nous y mettons.
Que voulez-vous dire ? Quel sens y mettent les garçons ?
Le fond du problème, je le comprends en lisant En finir avec la Fabrique des garçons de Sylvie Ayral. Deux choses me marquent à la lecture.
La 1ère : une statistique. J’y lis que 80 % des punitions et sanctions posées en établissement scolaire le sont à l’encontre des garçons. Je cherche ma statistique locale, c’est exactement la même. Ça, déjà ça me met la puce à l’oreille, ça veut dire que quelque chose de systémique se joue et non pas quelque chose d’individuel.
La 2e : une des hypothèses majeures de ce livre est que les punitions et sanctions sont vécues par les garçons comme des rites de passage dans la masculinité hégémonique. On se construit comme homme viril dans le mépris de tout ce qui est attribué au féminin et dans la défiance à l’ordre scolaire, aux apprentissages, à la règle, au collectif, au respect des autres et de son environnement. Alors lorsque l’institution vient « sanctionner » les comportements qui en découlent, elle vient en fait donner le sceau de la validation et parachever le basculement.
Elle fait donc exactement l’inverse de ce qu’elle cherche à faire. Plus on en appelle à des méthodes coercitives et répressives, plus on éloigne ces adolescents de l’école. N’en déplaise aux afficionados de l’autoritarisme et d’une certaine militarisation de la jeunesse pour la faire « rentrer dans le rang », ce dont ont besoin les garçons pour s’émanciper de ces modèles toxiques, ce n’est pas de plus de virilité, mais bien de plus de féminisme. Ils pourraient ainsi déconstruire les injonctions qui les enferment dans des rôles de domination et de performance, qui les aliènent et les coupent de leur capacité à éprouver et réguler leurs émotions.
C’est donc à la fois toute la grille de lecture et tout le logiciel de l’institution qu’il faut changer pour faire autrement et cesser de pousser ces adolescents vers la sortie (statistiquement on le sait ce sont les garçons qui sont le plus en décrochage scolaire).
Vous abordez aussi l’épineuse question des « tenues décentes et appropriées », sujet récurrent de débats dans les établissements scolaires. D’où vient cette crispation à votre avis ?
Pour moi, il y a deux entrées mais qui finalement reviennent plus ou moins à la même problématique. La première : on sexualise le corps des filles et des femmes, on le fait très tôt et de façon très importante. C’est le regard porté qui pose problème, et on ne questionne pas le fait qu’il ait été formaté à voir les corps assignés féminins comme des objets sexuels et que c’est ça qui pose problème, et non pas ce que portent les adolescentes. On leur fait ainsi souvent porter la culpabilité des injonctions qu’elles reçoivent à être désirables. Tout ça c’est de la culture du viol, ni plus ni moins.
La deuxième, c’est le rapport à la norme. J’ai souvent entendu dire « oui mais elles ne s’habilleraient pas comme ça au travail, on est là pour leur apprendre ça aussi ». Déjà comme je le dis pendant la conférence, est-ce vraiment l’objet de l’école de préparer au « monde du travail » ? De plus, ça peut être totalement faux : tout dépend le travail qu’on fait. A cet endroit là on est au croisement entre classe sociale et genre. Il y a ce qui relève de la reproduction d’une forme de respectabilité bourgeoise sexiste. Personnellement, je rêve d’un monde où, y compris, adulte on pourrait s’habiller comme on veut sans que le professionnalisme ou les compétences soient remises en question.
Votre spectacle s’intéresse particulièrement à la question de l’égalité F/G. Chacun·e (ou presque) s’accorde aujourd’hui à penser que l’Ecole doit travailler à en faire la promotion. Et pourtant, malgré la volonté politique affichée et tout le travail mené sur le terrain, sur ce sujet, comme sur celui du harcèlement, l’Ecole est à la peine. Pourquoi ?
Déjà pour ma part je parle d’égalité des genres et non d’égalité garçon/fille qui prolonge automatiquement une binarité structurelle. Et c’est ça aussi tout le nœud du problème. Le féminisme de l’Education Nationale (si on peut l’appeler ainsi) est un féminisme libéral, hétérosexuel, blanc et bourgeois. Il s’adresse aux individus, pour que chacun·e prenne la décision de s’émanciper. Il ne questionne pas le système patriarcal. C’est ainsi qu’il prétend par exemple accompagner les filles vers des filières dites d’excellence en démultipliant des dispositifs en ce sens. L’institution ne travaille pourtant pas auprès des garçons et des professeurs qui fabriquent eux-mêmes ces espaces, qui au mieux ne sont pas accueillants pour elles, au pire nocifs.
Elle ne questionne pas non plus ce qu’elle érige comme « filières d’excellence » et ne met rien en place qui encouragerait les garçons à se tourner vers les disciplines littéraires et artistiques, ou encore celles du soin et du social, où on ne les trouve que très peu.
L’autre exemple, très polémique, c’est celui de l’interdiction du voile et des signes ostensibles et l’acharnement que subissent les jeunes filles perçues comme musulmanes (le moment où les jupes deviennent trop longues!), l’institution porte sur elle un regard extrêmement paternaliste, colonial, en prétendant les libérer contre elles-mêmes.
Des exemples, comme ça il y en a plein encore.
Quels seraient à votre avis les leviers à actionner pour être plus efficace ?
Alors encore une fois là, pour être efficace, il faudrait un changement de paradigme. Les personnes qui agissent sur le terrain font déjà tout ce qu’elles peuvent, elles rencontrent souvent plus de freins que tout autre chose. Il n’y a pas d’argent, pas de moyens spécifiques accordés, et les collègues qui ne sont pas sensibilisé·es à ses questions, voire se positionnent de façon réactionnaire, ont un effet d’inertie très important.
Tant qu’il n’y aura pas une volonté politique globale de former les personnels, et de regarder frontalement le fait que le sexisme, le racisme, la classe, ne sont pas des accidents mais bien l’ordre social même qui structure les rapports sociaux, nous continuerons à le reproduire tel quel.
Quant au harcèlement, tant qu’il sera perçu comme un phénomène individuel, relevant d’une faute morale, et non pas comme la conséquence d’une oppression conformiste collective (cf Eric Debarbieux) en lien avec les normes dominantes qui traversent la société, on se privera là aussi des moyens d’action qui permettraient vraiment de transformer la vie dans les établissements et de faire advenir l’émancipation des élèves.
Vous quittez finalement l’Education nationale, et vous vous tournez vers une autre forme d’engagement. Vous fondez une association, vous montez un spectacle … Comment s’est faite cette bascule ?
Cette bascule, c’est l’articulation de plusieurs dimensions.
Déjà à partir de 2017, on change de ministre pour Jean-Michel Blanquer, et le vent tourne complètement. C’est quelqu’un qui régulièrement fait des sorties sur le « wokisme », prétend que les personnes sensibles aux questions de justice sociale sont un danger pour l’école et devraient même la quitter. On avait Najat Vallaud Belkacem qui écrivait ses circulaires en écriture inclusive et on passe à un ministre qui en pleine pandémie en publie une pour l’interdire. Il dévoie les principes de « devoir de réserve » et de « neutralité » pour faire prospérer son agenda réactionnaire à travers toutes les strates hiérarchiques. Il impose les pires réformes libérales (lycée général et pro, parcoursup). Il fait mettre les personnels qui protestent en garde à vue, use des mutations comme sanctions. C’est un climat lourd à supporter. En tant que personnel, je me retrouve à devoir accompagner les élèves dans leurs parcours et leur orientation dans un mode de pensée et de fonctionnement que je trouve absolument délétère et contre lequel je me sens absolument impuissante.
D’un point de vue personnel, je fais un coming in et out lesbien en 2019. Cette prise de conscience n’est pas négligeable. Je deviens un personnel LGBT au sein de l’Education Nationale : je suis à la marge. Si je ne subis pas de lesbophobie frontale, je sens bien que la façon dont j’échappe désormais à la norme pose problème. Je n’incarne plus vraiment ce qu’on attend d’une CPE. Ce bouleversement intime me rend aussi impossible de continuer à supporter de ne pas être alignée avec mes valeurs. Je ne veux plus être complice de l’oppression sur les élèves, par mon statut et les attentes institutionnelles. Je ne peux et ne veux plus être agente de (agie par) l’État malgré moi.
Pour mettre en scène votre spectacle, Rébellion féministe d’une CPE, vous avez opté pour une forme d’expression particulière : la conférence gesticulée. C’est un choix qui n’a rien d’anodin. Pourquoi s’est-il imposé ?
Rébellion féministe d’une CPE a 4 ans et continue d’évoluer car même si mon expérience comme CPE est terminée, je continue de suivre ce qu’il se passe au sein du système éducatif et à aiguiser mon regard et mes analyses politiques. En travaillant au sein d’associations d’éducation populaire comme « La Foudre prend racine » ou « Les Femmes ont de la voix », j’ai retrouvé le sens de ce que je souhaitais faire : créer des espaces de conscientisation, d’émancipation qui nous permettent de nous organiser et de transformer la société. J’accompagne aujourd’hui les personnes qui le souhaitent à réaliser leur propre conférence gesticulée.
Aujourd’hui l’Education nationale, c’est fini pour vous ? ou vous arrive-t-il encore d’intervenir dans les établissements scolaires, par exemple dans le cadre de l’EVAR(S) ?
Avec La Foudre prend racine, qui est basée à Bordeaux, nous intervenons auprès des établissements scolaires au sein de la Région Nouvelle Aquitaine, principalement. Nous proposons des interventions en lycée qui font le lien entre harcèlement et discriminations (nous avons obtenu un financement régional pour la 2e année consécutive pour cela). Nous travaillons aussi sur la prévention et la sensibilisation aux Violences sexistes et sexuelles (VSS), au développement d’une culture du consentement et à l’éducation à la sexualité (plaisir, réduction des risques, etc.).
Nous aimerions pouvoir également former les personnels à ces questions car ce ne sont pas que les adolescent.es qui ont besoin d’être sensibilisé·es à ces sujets mais bien les adultes aussi. Le programme EVARS qui est sorti et consacre la nécessité de parler de ce sujet à l’école est à la fois une bonne et inquiétante nouvelle. Pour ne pas mettre de moyens réels, on a fait des enseignant.es les vecteurs de ce programme. Or les profs sont pétri·es de biais, ne serait ce que cishétéronormatifs, dans leurs propres rapports aux relations et aux sexualités (comme tout le monde en fait !) et ne sont pas forcément bien placé·es pour en parler.
Faire de l’EVARS, ce sont des compétences et un métier à part entière (éducateurice à la vie/conseiller·e conjugal·e et familial·e), c’est une pratique exigeante, qui demande une posture spécifique, qui se travaille au fil du temps et demande une grande réflexivité. Ca ne s’improvise pas.
Propos recueillis par Claire Berest
Conférences gesticulées : Rébellion féministe d’une CPE.
