Le rendez-vous manqué de la temporalité
Comme toujours, Claude Lelièvre retrace avec acuité l’histoire d’un temps scolaire en peau de chagrin. Constat : « De 1894 à 1989, la durée obligatoire de présence des élèves en classe a diminué d’environ 1/3 passant de 1338 heures à 936 heures et de 223 jours à 180. Depuis 1968, le temps d’enseignement dans le primaire a été écourté de plus de 13%, alors même que des matières nouvelles apparaissaient à l’école communale : langue vivante, informatique voire langue régionale. »
La grotesque épopée de la semaine de 4 jours s’avère particulièrement édifiante : en 1991, elle est plébiscitée par l’épiscopat qui y voit la possibilité de satisfaire les partisans du week-end libre tout en dégageant le mercredi pour le catéchisme ; en 1994, contre les préconisations des spécialistes des rythmes de l’enfant, elle est approuvée par la « base » des parents d’élèves et la grande majorité des conseils d’école ; en 2008, Xavier Darcos resserre la durée hebdomadaire à 24 heures complétées par un soutien de 2 heures aux élèves en difficulté, qui sera ultérieurement réduit à 1 heure en 2016 ; en 2013 échoue le retour à 9 demi-journées de classe sur 5 matinées, que projetait Vincent Peillon ; en 2017, Jean-Michel Blanquer décide in fine (?) de laisser le choix aux communes.
Au final, la France se distingue : par l’année scolaire la plus courte (144 jours pendant 36 semaines contre une moyenne internationale de 185 jours), par la durée de travail annuelle la plus élevée (la plupart des pays ont un horaire quotidien des classes autour de 4 h 30), par la durée des vacances d’été un jour peut-être la plus réduite si le président Macron va jusqu’au bout de son idée.
Bref, puisque comme dans Les Animaux malades de la Peste il nous faut des coupables, le premier responsable de ce « mal qui répand » l’échec, c’est bien la gestion désastreuse du temps scolaire par beaucoup de ses acteurs et actrices, tant elle fait aux élèves « la guerre ».
Le rendez-vous manqué de l’égalité
Avec des conséquences variables « selon que vous serez puissant ou misérable », pour aller jusqu’au bout de la désolante fable.
Le constat est établi, que rappelle ici à nouveau Jean-Paul Delahaye : « Notre école a une spécificité qui n’est pas à l’honneur de notre pays, à savoir l’importance des inégalités de réussite liées à l’origine sociale, et ce dès le début de la scolarité. » Pas question d’incriminer pour autant le personnel enseignant du premier degré : ce sont « les premiers à vouloir la réussite de tous les élèves et à être désolés de ne pouvoir y parvenir de façon satisfaisante ».
Les leviers pour y remédier, eux aussi, sont connus, insiste Jean-Paul Delahaye.
Il s’agit d‘abord de relever l’effort budgétaire : « De 1995 à 2022, la part de la dépense intérieure d’éducation dans le produit intérieur brut (PIB) est passée 7,7% à 6,6% », ce qui « représente plus de 25 milliards d’euros qui manquent pour l’école notamment pour baisser les effectifs dans les classes et mieux payer les enseignants dont le métier est scandaleusement dévalorisé ». L’école primaire est d’ailleurs particulièrement délaissée, puisque « nous dépensons environ 10% de moins que d’autres pays comparables aux nôtres pour l’école maternelle et l’élémentaire, mais nous dépensons beaucoup pour notre lycée, environ 30% de plus que nos voisins européens ».
Pour Jean-Paul Delahaye aussi, il importe d’agir sur le temps scolaire : « La semaine de 4 jours est une déscolarisation de fait qui nuit à tous les enfants et qui pénalise gravement les plus démunis d’entre eux ». Médaille d’or de la honte : la France est championne des journées les plus longues, qui sont consacrées pour l’essentiel à l’enseignement des pseudo « fondamentaux », autant dire à de l’élevage intensif.
Enfin le 3e levier est celui de la formation, en particulier initiale, tant celle-ci s’est dégradée au fil des ans : « En une trentaine d’années, le volume horaire de la formation générale théorique et pratique des enseignants du premier degré a diminué de 40% et celui des stages dans les écoles de 30%. » Jean-Paul Delahaye rappelle l’analyse d’Éric Charbonnier, expert de l’OCDE : « Les enseignants en France sont hautement qualifiés selon les standards internationaux : 70% possèdent un diplôme de master ou plus, ce qui est largement au-dessus de la moyenne OCDE (45%) mais ils sont aussi moins bien préparés sur le volet pédagogique du métier que leurs voisins. »
La conclusion de Jean-Paul Delahaye est terrible : « Au total, nos classes maternelles et élémentaires ont les effectifs les plus lourds d’Europe, ont les rythmes scolaires qui sont les plus insensés pour les élèves, et ont des enseignants très mal payés et mal formés. On peut difficilement faire plus mal pour prévenir et traiter les difficultés au tout début de la scolarité. Ce sont les élèves qui n’ont que l’école pour s’émanciper qui en payent aujourd’hui le prix lourd. »
La messe est dite ?
Les nombreuses friches scolaires
On laissera aux lecteurs et lectrices le plaisir d’explorer les autres rendez-vous manqués qu’éclaire ce passionnant numéro : les évolutions de la relation entre l’école et le périscolaire (François Micheletti, Damien Berthelier) ; l’adaptation de l’école à la diversité géographique et sociale des territoires (Eric Fardet), ce qu’illustre le dispositif de la ville des Mureaux (François Garay) ; l’exigence de repenser la formation non pour revenir au pseudo âge d’or des « écoles normales » mais pour développer les « collectifs délibératifs » et donner « la primauté aux contenus pédagogiques psychologiques nécessaires pour enseigner » (Jean-François Thémines) ; la nécessité d’interroger le poids des évaluations (Daniel Auverlot), les possibilités d’une école réellement inclusive (Patrice Lemoine), les difficultés de la coéducation (Claude Bisson-Vaivre) ou la nature et le sens des savoirs scolaires (Jean-Pierre Véran et Isabelle Martinez)…
Le chantier reste ouvert. Au point que les coordinateurs Yannick Tenne, Françoise Martin Van der Haegen et Jean-Michel Coignard annoncent d’ores et déjà un second numéro, plus prospectif, consacré aux rendez-vous à venir pour l’école. On ne peut qu’espérer que tout ceci soit lu. Attentivement. Et jusqu’en plus haut lieu.
Jean-Michel Le Baut
Revue Administration & Éducation – N° 189 – 2026/1
