Concours de circonstances ou concours d’excellence ? L’historien de l’éducation Claude Lelièvre revient pour le Café pédagogique sur l’histoire des concours de recrutement des enseignants, et sur les « effets collatéraux » de leurs modes d’évaluation, qui préfèrent le « classement » à « l’examen » de compétences professionnelles.
L’existence de concours dûment formalisés pour recruter les enseignants comme cela existe en France relèverait d’un principe républicain et assurerait ipso facto la qualité du recrutement. Mais l’histoire nous donne à voir davantage en l’occurrence un concours de circonstances qu’un concours d’excellence. Avec des effets collatéraux sur les modes d’évaluation en privilégiant le « classement » plutôt que « l’examen » de ce qui est vraiment requis, tant pour les enseignants que pour les élèves.
L’agrégation, le plus ancien concours d’enseignants
A commencer par l’agrégation, le concours d’enseignants le plus en vue et le plus ancien. Sa création et sa diversification initiale n’ont rien à voir avec la République puisque sa création a eu lieu dès l’Ancien Régime, suivie d’une diversification fortement engagée bien avant la mise en place de la troisième République.
L’agrégation a été créée le 3 mai 1766. Elle a disparu lors de la première République, en 1793. Elle a été rétablie sous l’Empire, en 1808. Et l’agrégation a été vraiment restaurée sous la Restauration, par la décision en 1821 qu’elle ne puisse être obtenue que par concours.
En 1766, sont créées les agrégations de lettres et grammaire (gréco-latines) ; en 1821, celle de « sciences » (toutes catégories confondues, avec les mathématiques). Suivent celle de philosophie en 1825 puis d’histoire en 1831. L’agrégation de sciences se dédouble en agrégation de mathématiques et agrégation de sciences en 1841. En 1849, apparitions d’agrégations de langues vivantes, allemand et anglais.
Pas de concours pour la majorité des professeurs du secondaire durant la IIIe République
Durant toute la troisième République la plupart des professeurs de l’enseignement secondaire ont été recrutés, puis titularisés en tant que fonctionnaires d’État, sans passer de concours puisque le CAPES n’est apparu que sous la quatrième République et qu’il n’y avait qu’une minorité de professeurs du secondaire agrégés.
Le décret du 1er avril 1950 institue un certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement public (CAPES), qui comprend un stage pratique et son évaluation ; ensuite un examen écrit, qui ne doit pas être livresque mais directement professionnel : « Le stagiaire, pourvu de conseillers pédagogiques, apprend son métier ; c’est la preuve de cet apprentissage qu’on lui demandera au terme de son stage. Le succès au stage sera suivi d’un examen écrit dont les épreuves, à caractère très étroitement professionnel, devront confirmer l’adaptation du candidat aux différentes tâches qu’il a à remplir comme professeur. Le succès dépendra donc beaucoup moins d’une préparation intensive et livresque que de l’application au travail quotidien et de la réflexion personnelle sur ses conditions.»
1952, CAPES et agrégation
Mais des craintes se font jour quant à la préparation au concours de l’agrégation, au rétrécissement de son aire de recrutement. Dès 1952, les partisans de la défense et illustration de l’agrégation (parmi lesquels la Société des agrégés joue un rôle primordial) ont gain de cause.
Une deuxième mouture est mise en place, qui durera pour l’essentiel jusqu’à nos jours. Le décret du 22 janvier 1952 stipule en effet : « Le concours pour l’obtention du CAPES comprend deux parties indépendantes : premièrement une partie théorique qui comporte des épreuves écrites et une épreuve orale ; deuxièmement une partie pratique soutenue un an après le succès à la partie théorique ».
Dans le Journal officiel du ministère de l’Éducation nationale, l’inspecteur général Campan commente ouvertement la raison profonde de ce nouveau dispositif, de cette inversion : « Une caractéristique essentielle du nouveau système, c’est sa liaison étroite avec le concours de l’agrégation ». Il s’agit d’assurer avant tout – directement et indirectement – un recrutement élargi et de qualité pour l’agrégation, qui est ainsi consolidée. Et tout le reste est littérature, dans une dénégation sans état d’âme de tout souci prioritaire de formation professionnelle des enseignants du secondaire.
Une critique de l’agrégation
La mise en garde de l’historien Ernest Lavisse, juste après que Jules Ferry ait mis fin à l’agrégation comme concours interne pour la transformer en concours externe, était sans doute tombée dans un profond oubli. Dès 1885 en effet, Ernest Lavisse s’en était pris aux artifices du recrutement et de la formation pédagogique des agrégés, et en particulier à la leçon faite devant un jury d’agrégés et de professeurs de facultés. « Au régiment, on apprend au simple soldat à commander, en le mettant devant un peloton de soldats : j’imagine qu’il commanderait mal un peloton de généraux. La leçon qui sera faite devant le jury d’agrégation pourrait donc être très bonne en elle–même, et détestable si on la transposait devant un auditoire de vrais élèves. Et si le candidat parlait devant le jury comme il le ferait devant des élèves de quatrième, l’épreuve aurait un caractère de puérilité qui étonnerait fort les juges. » (« Questions d’enseignement national », 1885)
Et le Premier degré ?
Quant à l’existence de concours pour de futurs enseignants dans le premier degré, il convient de ne pas oublier qu’il s’est agi historiquement de concours d’entrée dans les écoles normales (et non pas directement de concours de recrutement d’enseignants).
Il faut aussi noter que cela été institué dès avant la troisième République : la généralisation des écoles normales de garçons a eu lieu par la loi Guizot de juin 1833, sous la monarchie de Juillet.
Il convient surtout de remarquer qu’il n’y avait pas de concours de sortie à la fin du cursus des écoles normales et qu’il y a toujours eu un recrutement d’enseignants du primaire hors cursus des écoles normales (plus ou moins important, mais jusqu’à près de la moitié dans les années 1960 et 1970).
Claude Lelièvre
