Une circulaire pour qui ?
La circulaire de rentrée a été publiée à 4 mois de la rentrée elle-même et la veille d’un long week-end férié, comme pour désamorcer d’avance toute agentivité réelle. Elle a été « lancée » par une interview du ministre dans le Figaro, comme pour désigner la véritable cible du message : l’opinion conservatrice plutôt que le personnel éducatif. Et de ce point de vue, le message est bien passé si on en croit les titres de bien des journaux, même dits progressistes : « Le ministre de l’éducation nationale, Edouard Geffray, veut un baccalauréat et une rentrée scolaire sous le signe de « l’exigence » » (Le Monde), « Les élèves qui rendent des copies mal rédigées ne peuvent pas avoir le bac », affirme le ministre de l’Education nationale » (Libération), « Ecole : le ministre de l’Education place le bac et la rentrée sous le signe de « l’exigence » » (Ouest-France), etc.
Une circulaire pour quoi ?
La première priorité fixée, à tous les niveaux de l’Ecole, est « l’acquisition du langage », c’est-à-dire « la capacité croissante à élaborer une pensée complexe ». On ne peut que s’en réjouir, surtout quand le ministre appelle à privilégier « la pratique de l’écriture d’invention » plutôt que la « la dictée traditionnelle ». Mais le ministre sait-il que ses préconisations (par exemple le rejet du « texte à trous ») figurent d’ores et déjà dans les programmes de l’école et du collège et/ou dans les recommandations de l’inspection pédagogique ? Et ce avec bien plus de précision et de clarté que dans ce gloubi-boulga : que signifient par exemple des expressions comme « la diversification du champ lexical », « l’écriture (…) sur la base d’énoncés précis », « une autonomie intellectuelle et mentale »…. ?
Si les préconisations en faveur de l’écriture ne sont toujours pas mises en œuvre en classe, alors le ministère ne doit-il pas plutôt s’interroger sur son inefficacité, voire son incompétence, et investir réellement dans la formation continue au lieu de la détricoter ?
S’il s’agit de mettre l’écriture au cœur du travail quotidien de la classe, pourquoi écraser ces justes propos par une interview où on vient militer essentiellement, nostalgiquement, démagogiquement, pour « l’exigence » orthographique aux examens ?
S’il s’agit de favoriser à tous les niveaux la maitrise de la langue par des pratiques langagières au service d’une « pensée complexe », pourquoi ne pas enfin réformer les programmes de français au lycée ? pourquoi renoncer à la réforme, d’ores et déjà prête, des épreuves anticipées de français en 1e ? pourquoi ne pas prendre en considération les récentes propositions de spécialistes de la langue française qui aideront à mener un travail enfin efficace en la matière ?
L’essentiel de la circulaire se résume par ailleurs à des vœux pieux : développement du « raisonnement scientifique », marronnier du désamour entre les filles et les sciences (à traiter lors des « réunions de pré-rentrée » !), « investissement des accompagnants d’enfants en situation de handicap » (et non pour les !), amélioration du climat scolaire (ça ne mange pas de pain !), « humanisation des procédures de gestion des ressources humaines » (ce qui équivaut à un aveu d’échec)…
Et la circulaire envoie comme d’habitude bien des signaux aux déclinistes qu’affolent la jeunesse et la modernité : l’instruction et la protection étonnamment désignées comme « le cœur de notre mission », un blâme de « l’environnement informationnel », l’interdiction proclamée des outils d’écriture que sont les smartphones et les réseaux sociaux, le « retour à une forme de civilité », le refus de toute nouvelle réforme …
Une circulaire ? Circulez, il n’y a rien à voir ici, sinon, une fois de plus, de la communication politique conservatrice. Le double quinquennat blanquéro-macroniste s’achève ainsi comme il avait commencé. Et l’ultime circulaire de rentrée s’avère une circulaire de sortie, piteuse.
« Notre École vous doit ce qu’elle est », conclut Edouard Geffray sur un ton paternaliste dans sa circulaire d’adieu. Saluons cet effort de lucidité. Et rêvons que l’Education nationale ait un jour un ou une ministre qui lui soit aussi, et enfin, utile.
Jean-Michel Le Baut
