Cette actualité brûlante offre une occasion idéale pour questionner le traitement réservé à la Chine dans les programmes scolaires français d’histoire-géographie au collège et au lycée. Cette place est-elle à la hauteur de son influence économique et de l’affirmation croissante de son soft power ? L’analyse des textes officiels révèle un décalage persistant entre la réalité de la puissance chinoise et sa traduction didactique.
Au collège : une Chine fragmentée et diluée dans l’eurocentrisme
Un tour d’horizon des programmes en vigueur au collège (cycles 3 et 4) montre que la Chine n’y est que rarement abordée de manière frontale, souffrant d’une approche « périphérique ».
En classe de 6e (cycle 3)
Le pays apparaît sous l’angle de la découverte avec l’étude de la dynastie Han. Abordé en miroir de l’Empire romain, cet empire est présenté à travers le prisme des réseaux d’échanges, notamment les routes de la soie. Toutefois, cette inclusion reste modeste : dans la réalité des pratiques de classe, la liberté pédagogique et les contraintes de temps relèguent souvent cette étude au rang de simple curiosité.
De la 5e à la 3e (cycle 4)
Le constat est plus limité encore pour les classes de 5e, 4e et 3e, où les programmes d’histoire demeurent profondément ancrés dans une perspective eurocentrée.
- En histoire, la trajectoire chinoise est totalement invisibilisée ou diluée, comme en 3e au sein du thème « Le monde depuis 1945 », n’apparaissant qu’au détour du jalon sur la guerre froide ou l’émergence du tiers-monde.
- En géographie, c’est uniquement en classe de 5e que la Chine surgit explicitement. Elle y est proposée (au choix avec l’Inde) comme exemple de puissance émergente confrontée au défi démographique et au développement durable. Le Bulletin officiel (BO) invite alors à une « mise en perspective avec les États-Unis et l’Europe », actant son statut de géant en devenir, mais sans analyser les structures internes de sa puissance.
Au lycée général : entre angles morts et approfondissements par la spécialité
Au lycée, la place de la Chine oscille entre de réelles ambitions thématiques et la dure réalité de la gestion du temps scolaire par les enseignants. Ainsi en classe de Première Générale, le programme de géographie consacre un thème conclusif entier au pays : « La Chine : des recompositions spatiales multiples ». Si l’intention didactique est louable (analyser l’urbanisation, la littoralisation et les inégalités socio-spatiales), ce thème souffre d’un positionnement qui oblige à le traiter en fin d’année scolaire. Faute de temps, il est fréquemment survolé ou sacrifié par les enseignants.
En classe de Terminale Générale, l’histoire contemporaine de la Chine est abordée à travers deux figures de rupture :
- Mao Zedong, pour illustrer l’affirmation d’un modèle socialiste asiatique et les ambitions géopolitiques du tiers-monde pendant la guerre froide.
- Deng Xiaoping, étudié dans le cadre du thème sur la modification des grands équilibres économiques mondiaux dans les années 1980. Le programme propose ici un parallélisme pédagogique singulier en associant la Chine de Deng Xiaoping aux États-Unis de Ronald Reagan, présentés comme les pivots d’un « nouveau capitalisme ». L’objectif est d’analyser la transition vers le « socialisme de marché » et l’intégration spectaculaire de Pékin dans la mondialisation à la fin du XXe siècle.
La spécialité HGGSP comme planche de salut
Face à la relative timidité du tronc commun, c’est l’enseignement de spécialité d’Histoire-Géographie, Géopolitique et Sciences Politiques (HGGSP), né de la réforme Blanquer, qui offre aux élèves les clés de lecture les plus stimulantes.
En classe de Première HGGSP, la Chine est un acteur majeur du thème dédié à l’analyse des puissances internationales. C’est en effet ici que sont décortiqués les ressorts de son soft power et de sa puissance technologique :
- À travers l’étude du déploiement mondial des instituts Confucius, les élèves analysent la diplomatie culturelle de Pékin.
- Le programme impose un contrepoint stimulant entre l’hégémonie des GAFAM américains et l’émergence des géants chinois du numérique, les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi).
- L’un des jalons permet enfin de synthétiser ces dynamiques à travers le projet titanesque des « Nouvelles routes de la soie » (Belt and Road Initiative), vitrine des ambitions mondiales de Xi Jinping depuis 2013.
En classe de Terminale HGGSP, l’analyse se prolonge sur le terrain géostratégique dans le thème consacré aux « Nouveaux espaces de conquête ». Un objet de travail conclusif entier y est dédié à « La Chine : une puissance à la conquête de l’espace et des mers ». Les élèves y étudient la projection de la puissance militaire et scientifique chinoise, de l’affirmation de sa souveraineté en mer de Chine méridionale (stratégie du « collier de perles ») jusqu’à ses ambitions spatiales.
Une perspective historique : du « géant endormi » au « pic » des années 2010
Pour comprendre le statut actuel de la Chine dans les manuels, il faut observer le chemin parcouru depuis les années 1990. À cette époque, le pays n’avait droit qu’à une place restreinte en géographie, intégrée à l’ensemble plus vaste de la « façade asiatique ». Les programmes se focalisaient alors sur les réussites insolentes du Japon et des « Quatre Dragons » (Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong, Singapour).
Au début des années 2000, l’institution scolaire prend acte de l’émergence de la « Chine littorale » consécutive aux réformes d’ouverture de 1978 (BO hors-série no. 2 du 3 octobre 2002 pour les classes de Terminale L, ES, S).
Mais la véritable « apogée scolaire » de la Chine intervient lors des réformes de 2011-2012. Pour la première fois dans l’histoire de l’enseignement français, les élèves des séries L et ES se voient proposer un chapitre d’histoire « monographique » obligatoire : « La Chine et le monde depuis 1949 ». Ce chapitre permettait d’analyser en profondeur la trajectoire d’un pays passant de l’isolement diplomatique et des tragédies économiques de l’ère maoïste à une affirmation hégémonique globale, capable de contester directement le leadership américain.
Le paradoxe de la réforme de 2019 : une dissolution à contre-courant des dynamiques actuelles
La réforme de 2019 a mis un coup d’arrêt brutal à cette approche monographique. Elle constituait pourtant, pour les enseignants comme pour les élèves qui l’ont vécue, une parenthèse pédagogique d’une originalité et d’un intérêt remarquables. En dehors de la spécialité HGGSP, réservée aux élèves qui la choisissent, la Chine a ainsi perdu de son autonomie en tronc commun. Elle a été fondue dans des thématiques transversales et réduite à de simples « points de passage et d’ouverture ».
Ce recul est paradoxal. Au moment où la bipolarisation du monde autour de l’axe Washington-Pékin devient la clé de voûte des relations internationales contemporaines, le système éducatif français fait le choix de ne plus dédier un chapitre d’histoire propre à la compréhension de cette superpuissance en tronc commun, tandis que la place occupée par les États-Unis n’a en revanche pas connu de diminution et demeure prégnante.
Conclusion
L’histoire de l’École française montre que les programmes mettent toujours du temps à assimiler les mutations du monde. Toutefois, la place actuelle de la Chine dans les filières de tronc commun interroge. En diluant l’étude de ce pays dans des ensembles thématiques globaux ou en la reléguant en fin d’année, les programmes actuels prennent le risque de priver une partie des futurs citoyens des grilles de lecture indispensables pour décoder le XXIe siècle.
Si la spécialité HGGSP corrige brillamment le tir pour les profils « littéraires » et géopolitiques, le défi reste conséquent pour le tronc commun : donner à l’ensemble des élèves les moyens de comprendre la trajectoire d’un pays qui ne se contente plus d’être « l’atelier du monde », mais ambitionne d’en devenir l’un des piliers, au même titre que les États-Unis ou l’Union européenne.
Corentin Huneau
