Pour Mélanie Guenais, mathématicienne et fondatrice du collectif Maths & Sciences, la réforme du lycée de 2019 marque un tournant majeur dans l’accès des filles aux mathématiques et aux sciences. Alors que leur présence dans les parcours scientifiques progressait régulièrement depuis plusieurs décennies, la réforme a provoqué « une rupture totalement inédite dans les effectifs scientifiques » et un recul de plus de trente ans en matière d’égalité. En 2024, « seulement la moitié des filles suivent un enseignement de maths » en terminale, contre plus de 80 % avant la réforme, tandis que la part des filles dans les parcours scientifiques est tombée sous les 40 %. Pour la chercheuse, cette organisation du lycée a accentué les inégalités de genre. Elle appelle à réintégrer pleinement les mathématiques et les sciences dans le tronc commun de tous les élèves : « il faudrait que les maths et les sciences fassent partie intégrante du socle obligatoire de tous les élèves ».
Pouvez-vous nous faire un état des lieux de la place des filles et de leur réussite en mathématiques et sciences ?
D’abord, il faut distinguer la réussite de l’orientation : si on peut affirmer qu’il y a peu de femmes dans les études qui nécessitent beaucoup de mathématiques, il est faux d’affirmer qu’elles réussissent moins bien dans cette discipline.
Le rapport de l’inspection générale de l’ESR et des finances sur les femmes et les maths, remarque que les candidates dans les formations en sciences ont des notes plus élevées en mathématiques[1] que les candidats. Si elles sont moins nombreuses à s’orienter en sciences, ce n’est donc pas une question de niveau, mais de choix. Au collège, les résultats du brevet en 2024[2] montrent que leur réussite est semblable.
On parle beaucoup de différences de performances aux tests nationaux qui apparaîtraient en milieu de CP puis augmenteraient dans les classes supérieures entre les filles et les garçons. Cette observation est paradoxale avec ce qu’on constate dans les résultats au brevet et au lycée, mais aussi avec des tests plus anciens dans les petites classes. Cela signifie que les mesures de scores comportent des biais comme la vitesse de réponse ou la mise en compétition, et ne représentent pas fidèlement les compétences mathématiques. Les différences de score observées pourraient donc simplement résulter de stéréotypes de comportement avantageant les garçons. Lorsque la tâche demandée ressemble à ce qui est travaillé à l’école, comme le calcul mental ou les opérations posées, il n’y a d’ailleurs plus de différence.
En ce qui concerne la présence des filles dans les parcours scientifiques, en terminale générale en 2024, seulement la moitié des filles suivent un enseignement de maths (mais 70% des garçons). Un tiers suit un parcours scientifique, mais seulement 22% avec des maths (pour 44% des garçons). A l’inverse, 40% ne font plus du tout de sciences (c’est 20% pour les garçons). La part des filles en maths est d’environ 40%, et de 38% pour celles qui suivent un parcours scientifique.
Dans l’enseignement supérieur, il y a près de 42,5% de femmes qui s’orientent dans des formations de sciences ou de santé, et 35% si on ne considère que les sciences. Mais cette proportion masque des grandes variations selon la discipline choisie et le type de formation : elles représentent plus de 2 étudiants sur 3 en santé et en biologie, alors qu’elles sont à peine 30% en classes préparatoires scientifiques ou en école d’ingénieur, et moins de 25% en BUT scientifique par exemple. Dans les écoles les plus sélectives comme Polytechnique ou les ENS, leur part descend à environ 20% voire moins. L’informatique, l’électronique et la mécanique sont les disciplines les moins féminisées avec moins de 20% de femmes. En mathématiques, il y a environ un tiers de femmes, mais à peine un quart parmi les doctorants.
Et quelle évolution sur un temps long peut-on observer ?
Globalement, exception faite de l’informatique, où après avoir été majoritaires la part des femmes a chuté dans les années 80, la part des femmes dans les formations scientifiques progresse depuis de nombreuses décennies, Depuis une quinzaine d’années, cette évolution semble ralentir, en particulier dans les écoles d’ingénieurs ou dans les classes préparatoires.
Au lycée, la part des filles progressait dans l’accès aux maths et aux sciences depuis au moins soixante ans et se rapprochait de la parité : elles étaient plus de 47% en S en 2019. La réforme de 2019 a provoqué une rupture totalement inédite dans les effectifs scientifiques qui avaient globalement augmenté et ont brusquement chuté : plus de 80% des filles suivaient des maths en terminale en 2019, (50% actuellement) et 43% étaient en parcours scientifique en 2019. En 2024, elles ne sont plus que 34%, et seulement 22% avec des maths.
Cette chute des effectifs entraîne aussi une forte augmentation des inégalités de genre en maths et en sciences au lycée, avec une part des filles qui diminue dans ces parcours, à moins de 40%. C’est un recul de plus de 30 ans.
Comment l’expliquez-vous ?
La rupture d’égalité au lycée résulte de l’organisation mise en place par la réforme de 2019. Le cours de maths destiné aux élèves de la série ES a été supprimé (3h en première et 4h à 6h en terminale). Les élèves de ce profil, majoritairement féminin, n’ont donc plus de cours adaptés. Le seul cours étant présenté comme « exigeant », pour les seuls élèves « très motivés », conduit donc à un fort abandon pour ce public.
En supprimant la 3e spécialité en terminale, on a interdit la polyvalence scientifique, indispensable pour l’orientation en santé ou en biologie. Cette contrainte entraîne un fort abandon des maths pour les élèves de ce profil, majoritairement féminines, pour conserver les SVT et la physique, en ne suivant plus que 3h de maths en option. Ce choix réduit leurs chances d’accès aux classes préparatoires les plus sélectives et aux filières scientifiques plus mathématisées en cas de changement d’avis.
Dans les formations du supérieur, c’est beaucoup plus compliqué : il y a globalement des femmes en sciences, si on intègre la santé, la part des femmes se rapproche de la parité. Mais l’exemple de l’informatique montre qu’il y a des enjeux économiques sur les disciplines qui entraînent un phénomène d’exclusion des femmes des formations les plus « rentables » économiquement. Ce mécanisme résulte de biais liés aux stéréotypes de notre société historiquement construite selon des critères répondant à des stéréotypes masculins.
Et que penser du plan de la ministre Borne ? sera-t-il suffisant pour changer la situation ?
Le plan Borne dit lutter pour améliorer la part des femmes dans certaines filières scientifiques, y compris au lycée. Il se limite surtout à donner des objectifs cible de part de filles en maths mais sans moyen concret efficace à court terme. Au lycée, il ne questionne pas la structure pourtant responsable des inégalités actuelles qui risquent d’aggraver les orientations genrées dans le supérieur. Les interventions de rôles modèles en classe proposées par le plan s’avèrent sans efficacité en seconde, rendant illusoire un effet sur l’augmentation des filles en maths en première.
La volonté de sensibiliser aux biais de genre est une bonne chose, mais ce n’est pas suffisant pour permettre des réels changements de tendances à court terme et n’est pas proposée pour les classes préparatoires où cela semblerait important.
Comment aller plus loin ? quelles sont vos propositions/préconisations pour le système scolaire ?
Pour améliorer les choses au lycée, il faudrait que les maths et les sciences fassent partie intégrante du socle obligatoire de tous les élèves. La garantie pour tous de suivre 4h de maths en première, comme c’est le cas pour le français diminuerait les disparités dues à l’abandon en première des élèves qui sont moins sûrs d’eux ou moins attirés par les sciences. En terminale, il est indispensable de rétablir la possibilité de suivre 3 disciplines scientifiques sans perte de contenu pour retrouver un équilibre de genre en sciences et en maths, et un effectif avec un bagage scientifique adapté à des études scientifiques.
Pour les études supérieures, ce sont les disciplines les plus rentables économiquement, ou les formations les plus prestigieuses qui peinent à se féminiser, notamment les grandes écoles d’ingénieurs. On pourrait diversifier davantage en ouvrant les recrutements vers l’université et vers la biologie, où il y a plus de femmes. On pourrait aussi mettre en place des bourses et des places d’internat réservées aux femmes dans les filières sélectives, ce qui leur garantirait une sécurité matérielle et financière pour leurs études. Enfin, lutter contre le sexisme reste un enjeu déterminant pour éviter que les femmes engagées dans ces parcours ne les quittent parce qu’elles n’y trouvent pas leur place et ne peuvent s’y épanouir malgré leur intérêt pour les sciences et les mathématiques. En prendre conscience, pour l’ensemble de la communauté enseignante, serait déjà un premier pas salutaire. Repenser nos critères de sélection pour diminuer les biais de genre constituerait une véritable révolution.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
[1] Rapport de l’IGESR-IGF 2025 « Filles et mathématiques : lutter contre les stéréotypes, ouvrir le champ des possibles » annexe 1, tableau 18 p.33
[2] Note Depp 25.09, figure 6
