Des astuces au détriment des apprentissages
Je suis sûre que vous aussi, vous les avez déjà vus, ces élèves qui s’emmêlent les pinceaux dans les zéros et se prennent les pieds dans la première virgule venue. Ces élèves rencontrent des difficultés persistantes en mathématiques car ils utilisent des automatismes dépourvus de sens, comme « ajouter un zéro » ou « déplacer la virgule », ce qui démontre une mauvaise compréhension du système décimal et occasionne beaucoup d’erreurs par la suite.
Cette difficulté est entretenue par la transmission de ces “astuces” par certains enseignants et par leur omniprésence sur Internet, au détriment d’un véritable apprentissage.
Dans les têtes et les cahiers : le catalogue des erreurs
C’est vrai, dans un premier temps, les astuces, ça peut marcher : d’ailleurs les résultats des évaluations repères montrent que la compétence “multiplier par 10, 100, 1000” est des mieux réussies.
Pourtant, quand on y regarde de plus près, on remarque que les réussites s’appuient essentiellement sur la mémorisation de la position des chiffres, on mémorise aussi que 20, 30… terminent par un zéro. Lorsqu’il s’agit d’identifier le nombre qui correspond à la décomposition 30+4+600. Les enfants réussissent largement.
Par contre, ici, lorsqu’il s’agit de trouver le nombre qui correspond à 50 dizaines, seul un tiers des élèves répond correctement, parce qu’ils associent “dizaine” à la présence d’un seul zéro.
L’apothéose ? Ce sont les évaluations de sixième qui nous le montrent : la manipulation des nombres décimaux est maladroite. Elles traduisent une compréhension fragile de la numération, au moment où les recettes magiques s’effrondrent. L’échec massif au calcul 3,6*10 donnant 3,60 ou 36,0 révèle l’application aveugle du fameux “j’ajoute un zéro” ou “je décale la virgule”, voire les deux.
Ma classe de CM2 ne fait pas exception au constat : je vois défiler les mêmes erreurs. J’en rajouterai tout de même quelques-unes au catalogue.
Des conséquences à cette incompréhension fondamentale, il y en a d’autres.
Par exemple, quand il s’agit de poser des multiplications ou lorsqu’il s’agit de convertir des mesures.
Voilà : qu’il y ait un sérieux problème qui se traduise en multitude d’erreurs chez nos élèves, ce n’est plus à démontrer, je suis sûre que chacun dans sa classe aura tout autant d’exemples à observer. Mais constater ne suffit pas.
Croyez-vous que les erreurs que je vous ai montrées soient issues d’évaluations diagnostiques ? Pas du tout : le pire, c’est que les élèves ont déjà plusieurs années de mathématiques avant le CM2, et mieux, que nous avons tout repris en CM2, du concept de dizaine aux jeux d’échanges. Le travail de déconstruction est quotidien, durant des semaines, des mois… et malgré tout, l’astuce miraculeuse reste ancrée en eux.
Pourquoi les enfants tiennent-ils toujours le même discours ?
C’est simple, ça ne vient pas de nulle part : si c’est si profondément ancré dans leur esprit, c’est que des adultes le leur y ont mis. Les adultes, c’est nous. Mieux vaut arrêter de se cacher derrière son petit doigt, de dire “c’est pas moi”, de faire semblant qu’on n’a jamais dit ça. On n’y croira pas.
Plusieurs raisons à cela :
– La facilité immédiate : donner un truc ou une recette, c’est moins difficile que d’expliquer une notion complexe. Mais enfin, on n’est pas condamné à ne faire que constater la superficialité de tous ces stratagèmes qui ne durent qu’un temps. Tôt ou tard, on voit bien que ça ne marche plus. Peut-on s’en satisfaire ?
– L’illusion de la réussite : tant que ça marche, les élèves obtiennent rapidement de bons résultats et de bonnes notes, ce qui satisfait tout le monde dans l’immédiat, l’enseignant, les élèves et leurs parents.
– Enfin, la reproduction d’un modèle : de nombreux enseignants transmettent ce qu’ils ont eux-mêmes reçu lorsqu’ils étaient élèves. N’oublions pas que la plupart des professeurs des écoles sont issus de filières littéraires et en bons élèves studieux, beaucoup ont eux-mêmes appliqué des techniques sans les comprendre, et se retrouvent démunis au moment d’expliquer le sens du zéro dans un nombre.
Voilà donc le diagnostic posé. Il reste à comprendre pourquoi ces « recettes magiques » sont si difficiles à déloger de l’esprit des enfants. D’où viennent précisément ces raccourcis qui polluent nos pratiques ?
Dans le prochain épisode, nous verrons comment le confort pédagogique et l’omniprésence de ressources parasites sur Internet — des blogs aux intelligences artificielles — entretiennent ce cercle vicieux.
Sarah Leleu
