Pouvez-vous vous présenter brièvement : où enseignez-vous, à quels niveaux, et dans quel contexte travaillez-vous ?
Je suis professeure depuis 6 ans au collège de Volx, un établissement calme des Alpes-de-Haute-Provence, dans l’académie d’Aix-Marseille. J’enseigne cette année l’histoire-géographie aux classes de 6e, 4e et 3e. J’ai également la charge de l’option classe média en collaboration avec ma collègue documentaliste.
Comment décririez-vous votre manière d’enseigner l’histoire-géographie au quotidien ?
J’aime varier les approches. Je peux travailler la mémorisation en créant avec mes élèves des outils (flashcards ou leçons à manipuler), comme leur proposer des activités ludiques. J’affectionne particulièrement les séances immersives. Pour cela je m’intéresse depuis quelques années à la simulation globale et la pratique régulièrement en classe. J’aime plonger mes élèves dans une époque, et n’hésite pas à scénariser mes séquences. Ma salle de classe est un peu comme un décor de théâtre. Je mets en scène des objets et j’utilise la musique pour que l’histoire prenne vie.
Enfin, il m’arrive également de piocher du côté de Freinet en utilisant des outils comme le plan de travail ou le marché de connaissances. Je dirais donc que je suis une touche-à-tout. Ma façon de travailler avec les élèves varie d’une séance à l’autre, mais j’ai toujours à cœur de les rendre acteurs de leurs apprentissages.
Quelle place accordez-vous aux démarches ludiques dans votre salle de classe ?
Je suis convaincue qu’apprendre est plus facile lorsque l’on y prend plaisir et que l’on s’implique. C’est pourquoi le jeu tient une place particulière dans mon enseignement. J’utilise régulièrement le jeu de société dans ma classe en m’inspirant de jeux existants et souvent connus des élèves pour travailler une notion. Mes élèves jouent ainsi aux dominos, au timeline, aux sept familles, au loup-garou ou encore au Cluedo. Je détourne le jeu initial pour créer une version adaptée à l’apprentissage de l’histoire ou de la géographie. Il m’arrive aussi de demander aux élèves de créer eux-mêmes le jeu de société auquel ils vont jouer. J’ai également créé des jeux de plateau, comme une course navale pour que les élèves de 5e découvrent les voyages de Colomb, Magellan, Cartier et Gama.
Je pratique également les escape games. Les élèves se voient attribuer un ensemble d’énigmes à résoudre en équipes avec un objectif et une récompense à la clé. En général, je fais un escape game par niveau au cours de l’année.
Il m’arrive aussi de pratiquer le quiz avec mes élèves. Pour rendre l’activité attrayante je me suis équipée de buzzers. Questions pour un champion et blind tests historiques font partie de ma démarche pédagogique. Les élèves aiment le challenge et se montrent particulièrement motivés à apprendre ou réviser lorsqu’il s’agit de faire gagner son équipe.
Enfin, il arrive que le jeu devienne un véritable fil rouge grâce à la simulation globale. Dans cet immense jeu de rôle, les élèves incarnent des personnages qui peuvent durer une séquence entière, voire toute l’année. En 6e par exemple, mes élèves apprennent en début d’année qu’ils sont des archéologues faisant partie d’un laboratoire créé par une célèbre archéologue (moi-même). Toute l’année, ils vivent le programme d’histoire à travers des missions confiées par mon alter ego. En 4e, mes élèves incarnent tour à tour des personnages historiques de la révolution française ou des passagers du Titanic. Je deviens le roi Louis XVI ou le capitaine du paquebot le temps d’une séquence. Bref, le jeu peut prendre plusieurs formes et l’on peut y consacrer un temps plus ou moins long. Il reste pédagogique, mais permet aux élèves d’apprendre avec plaisir.
Cela dépend de l’activité. S’il s’agit d’un jeu de société je fais d’abord le point sur les notions que je souhaite apprendre à mes élèves. Ensuite je choisis un jeu dont je vais détourner l’usage. Je vais créer les cartes ou le plateau, ce qui demande un certain temps de préparation. Je passe ensuite par une phase de test du jeu. Il est important de vérifier que tout fonctionne avant la séance en classe. Le jour J, il faut expliquer clairement les règles du jeu à l’oral ou par une fiche mémo. En général, la mise en place est assez rapide si les élèves connaissent déjà le jeu détourné.
En ce qui concerne la simulation globale, le temps de préparation est long. Si les élèves incarnent des personnages historiques, il faut faire des recherches au préalable. Pour que la simulation fonctionne, je soigne son introduction auprès des élèves. Je prépare une vidéo de présentation du scénario et des cartes personnages pour chaque élève. Je pars ensuite des notions au programme et créé des activités scénarisées. Les élèves réalisent par exemple des productions écrites variées ou des présentations orales dans la peau de leur personnage. Dans tous les cas, la préparation est longue et nécessite parfois des recherches conséquentes.
Pouvez-vous donner un exemple précis d’activité que vous avez mise en place avec vos élèves et expliquer comment elle s’est déroulée ?
Voici un exemple d’activité simple à mettre en place sur la résistance en 3e et qui ne dure qu’une heure. Je propose à mes élèves d’incarner des résistants, membre d’un réseau. Le jour J, je surprends les élèves en étant vêtue d’un costume d’époque. Mon rôle de professeur s’efface derrière celui du personnage que j’interprète devant mes élèves. Ils apprennent alors en introduction que je suis cheffe de leur réseau de résistance et que j’ai besoin d’eux pour une mission confiée par Londres. J’ai décoré la salle de classe pour plonger mes élèves dans l’époque de la Seconde Guerre mondiale. On y voit une machine à écrire et un poste de radio ancien. Sur les murs ou le tableau, des affiches de propagande du régime de Vichy ont été déchirées ou taguées.
J’annonce ensuite aux élèves l’objectif de travail : ils devront rédiger un rapport sur les activités menées par un réseau de résistance. Je sors une valise ancienne, dans laquelle j’ai caché des enveloppes que je donne à chaque binôme de travail. Dans l’enveloppe, les élèves disposent de documents (faux papiers, photographies de sabotages, affiches, tracts et journaux) dont ils devront analyser la nature pour déterminer les actions menées par les résistants. Pendant le travail de mes apprentis résistants, je mets de la musique d’époque et des extraits de messages codés diffusés par Radio Londres.
Lorsque l’on organise ce genre de séance, il peut être intéressant d’avoir des collègues-complices. L’un d’entre eux cherche à rentrer dans la salle de classe pour mettre le doute chez les élèves. Les résistants seraient-ils surveillés ? La fin de la séance approchant, je profite de cette intervention pour annoncer aux 3e que la « planque » est compromise. Ils ne pourront pas me remettre leur rapport en mains propres car je suis désormais contrainte de me cacher. C’est là qu’entre en scène le deuxième collègue-complice. C’est à lui que les élèves devront donner leur rapport. Ils devront le trouver à l’aide d’un mot de passe qu’il sera le seul à connaitre.
Cette séance fonctionne très bien auprès des élèves. L’introduction scénarisée attise la curiosité et l’envie de se mettre au travail pour réussir la mission. Les élèves se trouvent des noms de code pour rédiger leur rapport. A l’aide des documents, ils formulent des hypothèses (un peu comme un historien) sur les actions de la résistance. En tant qu’enseignante, je prends le temps de circuler pour m’assurer que les documents sont compris et aiguiller les binômes qui en ont besoin. Les élèves mentionnent parfois même dans leur rapport, les messages codés qu’ils ont entendus. La partie finale de l’activité, à la recherche du complice, est ludique tout en permettant aux élèves de comprendre les dangers de la résistance et la nécessaire clandestinité de cette activité.
Quels objectifs pédagogiques poursuivez-vous à travers ces dispositifs ?
En pratiquant une pédagogie immersive, j’ai envie que l’histoire et la géographie deviennent des matières vivantes et concrètes pour les élèves. Pour moi la motivation des élèves est l’une des clés de leur réussite. Je pense que travail et plaisir ne sont pas incompatibles. S’il est agréable pour eux de venir en cours d’histoire-géographie, je suis convaincue qu’ils apprendront plus facilement et en confiance.
Quelles compétences disciplinaires et citoyennes cherchez-vous particulièrement à développer chez vos élèves ?
On peut travailler toutes les compétences et cela dépend de l’activité que l’on propose. S’il s’agit d’un jeu en équipe, les élèves développeront la coopération. On peut avoir pour objectif de travailler la compréhension des documents, les compétences de l’écrit et de l’oral, ou encore se situer dans le temps ou l’espace… Finalement jouer et scénariser ne sont que des leviers qui permettent de travailler autrement les différentes compétences.
Comment vos élèves réagissent-ils à ces formats de travail ? Observez-vous des évolutions dans leur engagement ou leurs apprentissages ?
Les élèves sont enthousiastes et souvent prêts à relever le défi. J’ai constaté qu’en général tous s’y mettent, même ceux qui connaissent d’importantes difficultés. Ils ont envie de participer et apprécient énormément les simulations globales. Lorsque l’on ne travaille pas sous ce format, ils ont tendance à le réclamer. Il est clair pour moi que les élèves sont plus engagés dans leur travail de cette manière. Cela ne fait toutefois pas de miracles. Les élèves en difficulté sont plus lents et ont besoin d’aide, comme lors d’une séance plus classique. Encore une fois, le jeu et la scénarisation sont surtout un moyen de donner envie d’apprendre. Et cela fonctionne.
Comment articulez-vous ces pratiques avec les exigences du programme et de l’évaluation ?
C’est toujours dans le respect des attendus du programme que je réalise ce type d’activités. Le jeu est un moment d’apprentissage des notions. Il s’accompagne ensuite d’une trace écrite réalisée par les élèves à partir de ce qu’ils viennent d’apprendre. Cette trace écrite peut prendre plusieurs formes : tableau, carte mentale, rédaction… A moi ensuite de veiller au grain et de m’assurer que les élèves ont tous une trace écrite correcte. Je peux faire une correction au tableau ou ramasser les cahiers par exemple.
Il m’arrive de demander aux élèves de réaliser une tâche finale évaluée à la suite d’une simulation globale. Je peux par exemple leur demander de réaliser le journal intime de leur personnage et de raconter l’histoire de la révolution française. Cela permet de voir quels sont les acquis réels de chacun.
Avez-vous rencontré des difficultés ou des limites dans la mise en œuvre de ces activités ?
La mise en place de telles activités peut s’avérer chronophage en termes de préparation. Il faut être prêt à y consacrer de nombreuses heures de travail en amont. Recherches, préparation des documents nécessaires, décors… Tout cela prend du temps.
Il est également nécessaire d’avoir un petit budget pour s’équiper en matériel : dés et pions pour les jeux de plateau, coffre-fort pour les escape games, enveloppes…
Quelles sont, selon vous, les conditions nécessaires pour que ce type de pédagogie fonctionne en classe ?
Je pense qu’il est très important d’avoir sa propre salle de classe. J’ai la chance de rester exclusivement dans la même salle, ce qui me permet une gestion facile du matériel. Cela me parait bien plus difficile si l’on est amené à changer de salle entre deux cours.
L’autre condition nécessaire : un prof qui donne de sa personne ! C’est à lui de maitriser tous les aspects du jeu ou du scénario de la simulation globale. C’est un peu comme un maitre du jeu et tout repose sur ses épaules. Aucune place à l’improvisation !
Quels conseils donneriez-vous à des collègues qui souhaiteraient se lancer dans ce type de démarche ?
Qu’il ne faut pas hésiter et se lancer. Pour moi le métier de professeur c’est aussi prendre des risques et tenter de nouvelles approches pédagogiques. On peut commencer par faire des jeux simples, sur une séance ou tenter la simulation globale sur une seule séquence, pour voir ce que cela donne. Il faut faire les choses petit à petit et prendre le temps d’observer les réactions, les réussites ou les échecs de nos élèves.
Vous partagez également votre travail sur le compte @historique_margot. Qu’est-ce que cela vous apporte dans votre pratique et dans vos échanges avec d’autres enseignants ?
On trouve de nombreux comptes pédagogiques sur les réseaux sociaux. Suivre le travail de mes collègues et discuter avec eux me permet de découvrir de nouvelles pratiques et donnent de nombreuses idées dont on peut s’inspirer pour ses propres cours. C’est un peu comme une salle des profs virtuelle. On discute de nos différentes approches pédagogiques et l’on s’enrichit les uns les autres.
Propos recueillis par Nora Latroch
