Conditions de travail, conditions de vie, école en pointillé pour les élèves, non scolarisation de jeunes, forte contractualisation des personnels et précarité, pauvreté des Mahorais, insécurité, enseigner à Mayotte est un défi. Ali Habla, secrétaire académique Snuep-FSU Mayotte, témoigne de ces nombreuses difficultés.
A quelles difficultés sont confrontées les équipes pédagogiques qui enseignent à Mayotte ? Sont-elles chroniques ou y a-t-il un avant et après Chido ?
Les équipes pédagogiques ont fait preuve de dévouement et de sacrifice post Chido ! Elles n’ont pas compté leurs heures pour venir en aide aux élèves, les soutenir psychologiquement et scolairement, les préparer pour les examens, éviter le décrochage scolaire en les remobilisant. Beaucoup d’élèves ont tout perdu (cours, classeurs et cahiers…) et les équipes pédagogiques ont fait en sorte de donner le matériel nécessaire pour finir l’année scolaire, ainsi que les établissements scolaires.
Beaucoup d’établissements scolaires ont été ravagés et la reconstruction est lente et continue à l’heure actuelle. Les collègues ont très mal vécu l’épisode Chido. Perte de leur logement, perte de leurs moyens de locomotion, perte de leurs effets personnels et matériels informatiques. Mais ce qui a choqué les collègues c’est la malveillance de certains chefs d’établissement qui ont été incapables d’envoyer un mail de soutien, de compassion à leurs équipes pédagogiques.
Qui sont les enseignants à Mayotte ? Quelles évolutions et quelles conséquences ?
Le manque d’attractivité force le rectorat à recruter du personnel par le biais de petites annonces sur le site de l’académie. Depuis, cinq ans, on assiste à un afflux massif de personnel contractuel. A tel point qu’il y a presque autant de titulaires que de contractuels. Ces enseignants contractuels arrivent sur l’île sans formation ou avec une formation minime. Certains sont néo-contractuels c’est-à-dire qu’ils débutent dans le métier et doivent gérer 35 à 37 élèves aux besoins éducatifs spécifiques.
Beaucoup de collègues contractuels se plaignent du manque de formation, du manque d’accompagnement et sont démunis face à une classe entière. Il faut ajouter, à cela, les nombreux problèmes administratifs rencontrés. L’épisode marquant a été le non paiement des salaires des contractuels en septembre et octobre. Cela a mis les collègues dans une situation financière inacceptable. Certains n’avaient pas de quoi acheter de la nourriture à leur famille, mettre du carburant dans leur véhicule pour aller travail. Malgré cela, les collègues ont été très professionnels en se rendant tous les jours sur leur lieu de travail.
Le revers de la médaille, c’est que la contractualisation précarise les collègues et les rend plus vulnérables face à leur hiérarchie. En cas de grève, certains chefs d’établissement exercent des pressions sur les contractuels (non reconduction de contrat, évaluation annuelle défavorable) De plus, ils sont malléables, corvéables et souffrent en silence.
Que dire des conditions de travail ?
Les conditions de travail sont indignes de l’Ecole de la République. Classes surchargées à 35 ou 37. Classes de CAP à 35 élèves alors qu’en métropole c’est 24 élèves maximum. La matière « accompagnement personnalisé » censée personnaliser le parcours scolaire et le projet professionnel de l’élève se fait en classe entière…
Suite à la réforme, toutes les formations du CAP au BAC PRO ont une connotation numérique. Encore faut-il disposer d’une connexion internet digne de ce nom et d’une salle équipée d’ordinateurs dont l’installation électrique est conforme. Les enseignants doivent faire face à des tensions inter villages ce qui nuit au bon fonctionnement du cours et au bon climat scolaire.
Certaines écoles n’ont pas été reconstruites ou rénovées. De ce fait, les écoliers sont répartis sur d’autres écoles ou sont accueillis de 7h à 10h puis doivent laisser la place à d’autres groupes d’élèves, ou sont répartis dans un collège (c’est le cas au collège de Majicavo).
En règle générale, les élèves se réveillent très tôt vers 4h et dès 5h du matin sont sur les bords des routes et attendant le bus scolaire. Les cours se terminant entre 16h et 17h, les élèves rentrent très tard chez eux. Ils sont fatigués par ce rythme effréné et somnolent ou dorment en classe. La plupart ne prennent pas de petits déjeuners et s’alimentent très mal. Le déjeuner, à la cantine, est très souvent le seul repas chaud de la journée.
La jeunesse mahoraise est résiliente, courageuse face à des conditions scolaires et de vie difficile. Il faut ajouter à cela le millier de jeunes sans scolarité et livrés à eux-mêmes.
Quelles spécificités pour les professeurs de lycée professionnel (PLP) ?
À Mayotte, les spécificités des PLP peuvent effectivement accentuer les difficultés. D’abord, le public scolaire est souvent plus fragile. Les PLP accueillent fréquemment des élèves ayant connu des parcours scolaires difficiles, des retards importants ou des difficultés de maîtrise du français. À Mayotte, ces situations sont souvent plus marquées en raison du contexte démographique, social et linguistique.
Ensuite, les besoins matériels sont importants. L’enseignement professionnel nécessite des ateliers, des équipements techniques et des consommables. Les contraintes d’infrastructures et d’approvisionnement peuvent rendre l’organisation des formations plus complexe qu’ailleurs. Et il y a une forte croissance des effectifs. La population scolaire mahoraise augmente rapidement, ce qui entraîne parfois des classes chargées et des capacités d’accueil insuffisantes dans les filières professionnelles.
Nous avons des difficultés de recrutement et de stabilité des personnels. Certains postes de PLP sont difficiles à pourvoir. Le turnover peut être important, ce qui complique le suivi pédagogique et la continuité des projets de formation. Les PLP doivent préparer les élèves à l’emploi et aux stages. Or, le tissu économique mahorais est plus restreint que dans de nombreux autres territoires, ce qui peut limiter les possibilités de stages et d’insertion dans certains secteurs.
Une partie des élèves parle principalement le shimaoré ou le kibushi à la maison. Les enseignants doivent souvent travailler simultanément les compétences professionnelles et la maîtrise du français, ce qui alourdit la tâche pédagogique.
Ainsi, les difficultés rencontrées par les PLP à Mayotte ne tiennent pas seulement à l’enseignement professionnel lui-même, mais aussi à la combinaison de contraintes démographiques, sociales, linguistiques, matérielles et économiques propres au territoire.
Pouvez-vous décrire les conditions de vie à Mayotte ?
Les conditions de vie, à Mayotte, sont très dures. Les restrictions d’eau font désormais partie du quotidien des habitants. Depuis 4 ans, il y a des tournées d’eau et tous les 2 jours, il y a de 24 à 36 h de coupure ! Donc en prévision, c’est remplir des bouteilles d’eau, des jerricans, des bassines pour l’hygiène corporelle, la cuisine, la vaisselle et l’entretien des sols.
La crise hydrique est présente depuis de nombreuses années et c’est le résultat d’un manque d’engagement des politiques llocales. Pire, l’usine de dessalement de Petite Terre ne produit plus autant d’eau potable. Elle produit 2000m3/jour alors que elle doit en produire 5300m3/jour.
L’insécurité est omniprésente à Mayotte. Barrages, bagarres et intrusions dans les établissements scolaires par des hordes de voyous armés de machettes, haches, longs couteaux et jets de pierres. Les agressions se sont multipliées sur tout le territoire et les collègues vont travailler la peur au ventre.
Mayotte, c’est aussi la cherté des produits alimentaires et des services. Une plaquette de beurre à plus de 5 ou 7€, un billet d’avion à 1400€. Le soleil coûte cher. En sachant, qu’en moyenne un retraité (ayant fait sa carrière à Mayotte) perçoit une pension de 280€.
Entretien par Julien Cabioch
