Un diagnostic préoccupant qui cible bien les enjeux éducatifs d’aujourd’hui
Les derniers résultats des enquêtes internationales OCDE-PISA révèlent une tendance inquiétante : les élèves français rencontrent des difficultés croissantes à mobiliser leurs connaissances dans des situations complexes, à développer une compréhension globale du monde. Autrement dit, au-delà des performances scolaires c’est la capacité à penser, à raisonner, à comprendre pleinement les enjeux contemporains qui est en cause. Ce constat prend une résonance particulière dans un contexte où notre génération est confrontée à des crises multiples – environnementales, sociales, économiques, démocratiques, éthiques – sans toujours disposer des ressources et des outils pour les appréhender, révélant par cela même l’inefficacité de notre école à former.
A y regarder de plus près, notre système éducatif apparaît toujours comme un assemblage de disciplines juxtaposées malgré l’introduction de l’éducation au développement durable (EDD) dès 2003 qui aurait pu et dû ouvrir la voie et susciter des transformations, en particulier un changement de postures des formateurs, des professeurs et des élèves par rapport aux savoirs et une approche plus globalisante des enseignements à partir de démarches de problématisation.
Dans un contexte de dynamique internationale, encouragée par l’Unesco et accompagnée depuis plus de 20 ans par des pionniers au sein même du ministère de l’Éducation Nationale, la mise en œuvre de l’EDD est restée largement marginale dans tous les sens du terme : à la marge dans les formations, dans l’évaluation des examens et des concours ; à la marge des programmes (« écologisation » ? « verdissement » ?) et du fonctionnement pédagogique des établissements scolaires .
Le principal obstacle tient moins à l’absence de cadre structurant qu’à une appropriation insuffisante de l’Éducation au Développement Durable. Les personnels d’encadrement comme la plupart des enseignants sont, d’une certaine façon, restés « analphabètes » (1) face à la lecture et la compréhension des textes et documents officiels, face aux travaux effectués par les chercheurs, ce qui n’a pas facilité la révolution éducative que cette démarche exigeait. Trop d’acteurs demeurent encore dans la facilité de l’objectif de sensibilisation, dans la légèreté de la méthode, dans le simplisme d’une vision environnementaliste trop étroitement ciblée sur l’action.
De ce fait la « généralisation » de cette éducation n’a pas réellement eu lieu. Faute de formation adaptée, faute de temps dédié et de cohérence d’ensemble (cf évaluation), l’Éducation au Développement Durable a eu de la peine à dépasser le stade d’initiatives ponctuelles (que nous saluons), à favoriser un engagement éducatif collectif et l’émergence d’une culture commune. Faut-il pour autant l’abandonner ?
L’EDD, cheminements possibles vers une éducation de qualité
Au vu de notre expérience de terrain (2) nous pouvons dire que l’EDD porte en elle les éléments constitutifs d’une éducation de qualité.
Par essence, l’EDD propose une vision globalisante. Elle articule les dimensions environnementales, sociales et économiques, tout en reliant savoirs, compétences et réflexion sur les valeurs. Elle invite à dépasser les logiques disciplinaires pour construire des approches transversales, ancrées dans le réel par des démarches de problématisation et donc ouvertes sur le monde.
En ce sens, elle répond directement aux faiblesses identifiées : former des élèves capables de comprendre la complexité, de croiser les regards, de débattre de manière éclairée et d’agir de façon responsable car elle ne vise pas seulement l’acquisition de connaissances, mais la formation d’une pensée autonome et d’une capacité de choix.
Elle permet de dépasser la fragmentation actuelle pour construire une éducation porteuse de sens. Elle permet de passer d’une logique de transmission à une logique de formation de la pensée et à l’action.
La démarche EDD, levier de transformation de l’école : une voie possible pour refonder le projet éducatif de demain
À l’horizon 2030, la question n’est plus seulement d’améliorer le système, mais de le transformer. Dans un monde où les savoirs sont accessibles, l’essentiel n’est plus seulement de transmettre mais surtout « d’enseigner à vivre » comme l’évoque E. Morin (3).
Depuis longtemps et de façon lucide, E. Morin nous invite à redéfinir les finalités de l’École XXIe siècle pour être capables d’appréhender la complexité et l’incertitude dans lesquelles nous vivons et qui nécessitent une réforme de nos modes de pensée et de ce fait, d’enseigner !
Si l’éducation a longtemps été appréhendée comme un moyen d’émancipation par le savoir, elle se trouve aujourd’hui confrontée à une question plus fondamentale : qu’est-ce que former un être humain dans un monde devenu instable et incertain ? comment façonner une conscience capable d’interroger ses propres choix et leur portée sur l’humanité entière, sur le vivant et notre unique planète ?
Dès lors, l’école ne devient-elle pas moins un lieu d’instruction qu’un espace de formation où se construit l’apprentissage d’une responsabilité envers ce qui n’est pas advenu ? (4) Elle doit devenir l’un des lieux privilégiés où se forme la capacité des individus à assumer collectivement leur liberté dans un monde incertain, à en comprendre la complexité et à favoriser les conditions d’habitabilité et d’évolution de tous les humains, de tous les vivants, de la planète entière.
2030 n’est pas seulement une échéance. C’est une invitation à repenser en profondeur ce que nous voulons transmettre – et pourquoi
L’Education au développement durable offre une opportunité majeure pour une éducation renouvelée à la fois plus cohérente, plus engageante et plus adaptée aux défis contemporains à condition, toutefois, d’effectuer un choix clair : celui d’en faire un véritable projet politique et pédagogique, au cœur du système éducatif.
L’enjeu dépasse la simple amélioration du système existant. Il s’agit bien d’un changement de modèle. C’est à cette condition que l’on pourra parler enfin, d’une véritable éducation de qualité.
Nous travaillons à relever ce défi.
Monique BACCELLI (professeure agrégée d’Histoire Géographie) avec Nathalie CARENCO (professeure agrégée de SVT) et Jean Paul ROBIN (professeur agrégé de Sciences Sociales)
Terme utilisé par Anne-Françoise Gibert, chargée d’étude et de recherche au service Veille et Analyses de l’Institut Français de l’Education (IFE) in « Les dossiers de l’IFE » n°133 Mars 2020 : Eduquer à l’urgence climatique.
Expériences en terme de formation, de recherche, de missions académiques et inter académiques EDD, d’enseignement en collège, lycée et supérieur tant au niveau local que national et européen.
Edgar MORIN « Enseigner à vivre » -Manifeste pour changer l’éducation – Editions Babel-Acte Sud 2020
Hans JONAS « Le principe responsabilité » -Traduction Jean Greisch- Champs Essai, publié en juin 2024
