Après avoir analysé la privatisation de l’enseignement supérieur et la stratégie des écoles privées, Mathis d’Aquino revient sur la stratégie des écoles privées supérieures pour capter et capturer les futurs étudiants : omniprésence dans les médias comme dans les salons et discours vantant leur modèle présenté en alternative rassurante et plus simple dans un contexte anxiogène et complexe. Pour lui, « il est nécessaire pour les familles et élèves de prendre le temps du doute, de se questionner sur la réalité des messages marchands et pour les enseignants d’accompagner les élèves à décoder ces messages. L’idéologie adéquationniste qui prévaut dans ce secteur – c’est-à-dire promouvoir des formations ultraspécialisées correspondant à un besoin économique à un instant T – ne rend pas les étudiants adaptables aux mutations, ni formés à l’esprit critique ; l’adéquation d’aujourd’hui c’est l’inadéquation de demain ».
Les témoignages d’élèves qui « pensaient rencontrer trois ou quatre écoles » en salon mais se retrouvent « paumés » face à une centaine de stands, révèlent la désorientation qui prévaut en salon de l’orientation – ce qui est un comble – où les établissements privés sont largement surreprésentés. Trop d’écoles, trop de diplômes, et une rhétorique de prestige omniprésente achèvent de désorienter une demande déjà fragile. Résultat : les étudiants, noyés dans une offre qu’ils peinent à hiérarchiser, deviennent les cibles idéales des stratégies de captation du privé, à coup d’affiches surdimensionnés, d’étudiants ambassadeurs, de goodies, d’informations de contacts récupérés pour que les call centers et publicités sur les réseaux prennent le relai après le salon.
Des lieux marchands qui entretiennent la confusion
Dans ces lieux marchands (salons, journées portes ouvertes et publicités), les écoles capitalisent sur des termes non réglementés comme « mastère » ou « bachelor », et présentent les titres RNCP (titre professionnel certifiant une compétence en adéquation avec le marché du travail) comme une reconnaissance d’État équivalente aux diplômes nationaux. Les organisateurs de ces salons marchands participent parfois eux-mêmes à cette confusion. Les différents établissements sont regroupés géographiquement par catégories (universités, commerce, art, etc.) qui servent aux visiteurs pour se repérer et cibler leurs visites. Or, les regroupements d’établissements par catégories sont faits de manière libre par le groupe organisateur du salon. Cette liberté d’organisation est telle que des formations privées lucratives sont affichées sur le plan et sur les panneaux comme étant des universités (illustration 2 et illustration 3), ce qui est problématique car l’information est fausse et trompeuse, voire illégale (article L731-14 du Code de l’Éducation).
La confusion qui préexiste déjà à la visite du salon n’en est que renforcée, le salon en lui-même établit une confusion latente, qui est ensuite manifestement reprise et poussée par les stratégies marketings des écoles marchandes. Des lycées rencontrés en salon délèguent (car ils y sont bien obligés) une partie de l’accompagnement à l’orientation vers ces salons, mais beaucoup laissent les élèves face aux messages marchands sans les aider à décoder ces messages et sans avertissements préalables, ce qui est dangereux, car les élèves rencontrés sont très poreux face aux discours enchanteurs[1] des écoles.

Un discours au détriment de l’université
En parallèle, les écoles privées opposent à l’université un discours désenchanté : admission stressante sur Parcoursup, vie étudiante anonyme et formations « non professionnalisantes ». Elles glorifient au contraire leur propre modèle : admissions simplifiées, campus dynamiques, et insertion professionnelle prétendument garantie à 95 % (chiffre impossible à vérifier du fait du manque cruel de transparence). Le marché de l’enseignement supérieur privé prospère en capitalisant sur les peurs et en stimulant les imaginaires des étudiants. Face à des plateformes publiques comme Parcoursup ou MonMaster, perçues comme des labyrinthes anxiogènes, les écoles privées se positionnent habilement en alternatives rassurantes, alors qu’elles ne peuvent en réalité pas accéder à ces plateformes faute de diplômes reconnus, transformant leurs vices en vertus. Elles promettent une admission rapide et humaine, où la personnalité prime sur les résultats scolaires, et exploitent l’angoisse générée par les processus d’orientation en récupérant les déçus et les indécis, il a même été constaté que certaines stratégies visaient à faire sortir les candidats de la plateforme Parcoursup en les incitant à ne pas s’y inscrire, ou à ne pas candidater avec Parcoursup (car cela assure la mainmise sur ces étudiants).
Ces établissements cultivent un contraste saisissant : là où les plateformes publiques incarnent le stress et la sélection, les écoles privées promettent un monde où « tout est possible », amplifiant leurs discours par un effet « hôtellerie » séduisant, avec des campus modernes et des vies étudiantes idéalisées, souvent éloignés de la réalité. Parallèlement, elles mobilisent des stratégies de prestige pour séduire les familles : diplômes aux noms anglophones évocateurs, listes de partenaires prestigieux – souvent exagérées – et intervenants professionnels (qui ne sont en revanche pas professionnels de la formation). Ce discours, associant rêve et sécurité, fabrique une demande artificielle, nourrie par l’anxiété et les aspirations, et comble avec brio les failles laissées béantes par un système public perçu comme rigide et distant. La demande pour ces formations privées n’a rien de naturel : elle est savamment construite.
Reconnaissance de l’Etat et flou
Enfin, les écoles privées revendiquent systématiquement une reconnaissance par l’État – ce qui est paradoxal – souvent via l’inscription de leurs diplômes au RNCP (Répertoire National des Certifications Professionnelles). Cette inscription est pourtant très différente d’une véritable accréditation étatique ou d’un diplôme national. Le RNCP, présenté comme un label de qualité, garantit simplement une adéquation des formations au marché du travail, sans contrôle réel de leur contenu ou de leurs méthodes pédagogiques. De plus, des enquêtes ont montré que certaines écoles utilisent des certifications suspendues ou expirées, contribuant à tromper les étudiants. En outre, le terme master, réservé aux diplômes universitaires nationaux, est utilisé à tort pour désigner des mastères ou des MBA, parfois appuyés sur un titre RNCP (qui peut se louer entre écoles !). Ces pratiques induisent les étudiants en erreur, assimilant un titre ou des diplômes « maisons » à une équivalence universitaire. Ce flou lexical, observé tant sur les stands que sur les sites internet des écoles, amplifie les malentendus.
Contre un choix éclairé
Les ambassadeurs étudiants, souvent mal informés sur la valeur réelle des diplômes qu’ils promeuvent, alimentent cette désinformation lors des échanges en salon. Cette boucle de méconnaissance, où des informations erronées sont transmises en toute bonne foi, empêche les visiteurs d’exercer un choix éclairé.
Échange sur un stand d’une école de commerce, l’enquêteur se présente comme étudiant en réorientation.
« – Je comprends pas bien quel diplôme vous délivrez ?
– C’est un bachelor, comme une licence, pareil !
– Donc j’aurais une licence ?
– Oui pareil, juste ça s’appelle bachelor mais c’est la même chose qu’une licence
– J’aurai les mêmes garanties qu’avec une licence ?
– Les mêmes, et même plus parce que c’est professionnalisant ! »
Quelle réalité derrière ces messages marchands ? Les fameux diplômes de « bachelor », adossés au RNCP, ne permettent pas à eux seuls de poursuivre des études et de bénéficier du niveau de formation de licence. De même pour les mastères, qui ne sont pas des masters, un « e » en plus ce sont de grandes opportunités en moins. Il est nécessaire pour les familles et élèves de prendre le temps du doute, de se questionner sur la réalité des messages marchands et pour les enseignants d’accompagner les élèves à décoder ces messages. L’idéologie adéquationniste qui prévaut dans ce secteur – c’est-à-dire promouvoir des formations ultraspécialisées correspondant à un besoin économique à un instant T – ne rend pas les étudiants adaptables aux mutations, ni formés à l’esprit critique ; l’adéquation d’aujourd’hui c’est l’inadéquation de demain.
Mathis d’Aquino
[1] Oller, A., Pothet, J. & van Zanten, A. (2021). Le cadrage « enchanté » des choix étudiants dans les salons de l’enseignement supérieur. Formation emploi, 155, 75‐95. https://doi.org/10.4000/formationemploi.9632
