Pourquoi et à qui l’écriture égalitaire fait-elle peur ? De quels enjeux politiques est-elle investie pour crisper régulièrement le débat public ? De juillet 2020 à février 2025, pour la dernière en date, pas moins de quatorze propositions de loi, se sont ainsi succédé pour s’insurger contre « les dérives de l’écriture dite inclusive ». La guerre du point médian mérite-t-elle vraiment d’être rallumée ? Éliane Viennot, professeuse émérite de littérature française de la Renaissance, spécialiste de l’histoire de la langue, et autrice, notamment, du petit fascicule Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française et du guide Le langage inclusif : pourquoi, comment, répond aux questions du Café pédagogique.
Depuis déjà de nombreuses années, vous vous êtes engagée dans un combat en faveur d’une langue reféminisée plus inclusive. Pourriez-vous nous en rappeler les enjeux ?
La langue est une pratique sociale. Elle reflète l’état des rapports de force dans une société. La langue française, notamment, montre à quel point les élites savantes ont eu et ont encore du pouvoir en France, et aussi à quel point, quand on parle d’élites savantes, on parle d’hommes. La démocratisation de la société (aux deux sens : classe et genre) ne se fera que parallèlement à celle de la langue. Mais celle-ci ne fait pas que « refléter » les rapports de force : elle les travaille, aussi. Les mots qu’on emploie, ou la manière de les accorder, peuvent témoigner clairement de notre désir d’agir, dans un sens ou dans l’autre. D’où les querelles qui, régulièrement, surgissent à son propos. Aujourd’hui, démasculiniser la langue, ou la reféminiser, c’est se positionner en faveur d’une société plus égalitaire. Ça chiffonne les gens qui ne sont pas d’accord, ou qui voulaient penser que le langage est « neutre », mais ça en ravit tellement d’autres, qui comprennent qu’ils ont là un moyen d’agir – un moyen pacifique, gratuit, libérateur ! Mon travail à moi est de fournir des outils : des savoirs sur l’histoire de la langue, des savoir-faire pour le temps d’aujourd’hui.
Quels sont justement ces savoir-faire, ces outils, dont on dispose pour rendre la langue plus égalitaire ?
Le grand atout de ce combat, c’est qu’il n’y a rien à inventer : tout est là depuis des siècles. Si on veut, on peut ! Passer de « Madame le juge » à « Madame la juge », ou de « ma voisine est avocat » à « ma voisine est avocate », ou de « bonjour à tous » à « bonjour à tous et à toutes », c’est à la portée de n’importe qui. Il suffit de retrouver sa raison, et d’opter pour la politesse. Arrêter de parler des « droits de l’homme » quand on évoque la société contemporaine (car pour parler d’avant 1945 c’est juste), ce n’est pas plus difficile. Et parler de la « Cour européenne des droits humains » plutôt que « des droits de l’homme », c’est juste traduire correctement l’expression anglaise human rights – ce que toutes les autres langues ont su faire, et ce que nous savons faire aussi. Personne ne nous oblige à continuer de faire une erreur de traduction. Et dès qu’on cesse de la faire, on se sent tellement mieux ! À qui donc obéissait-on ?
Il y a aussi des mots qu’on ne nous a pas appris : assesseuse, notairesse, peintresse, professeuse, proviseuse… En réalité, les mots qui avaient vraiment disparu sont très rares : la plupart des noms que nous n’osons pas utiliser, nous les connaissons, nous avons simplement peur de les utiliser, parce qu’on nous a fait croire qu’ils présentaient des défauts. C’est là que la connaissance de l’histoire de la langue fait merveille : elle nous débarrasse de cette peur, et même elle la change en colère contre les idéologues qui nous ont privé·es de ressources de notre langue. C’est la même chose pour les accords égalitaires : l’accord de proximité (« les bancs et les chaises sont vernies »), l’accord de choix (« les femmes et leurs bagages ont été retrouvées »). Ces accords, nos ancêtres les connaissaient, ils les utilisaient. Il faut juste les remettre en circulation.
Le point médian n’est donc qu’un moyen parmi d’autres ? On peut très bien écrire dans une langue égalitaire sans y avoir recours ?
Le point médian n’est que le meilleur des signes que nous avons expérimentés pour remplacer les parenthèses, c’est-à-dire le système mis au point par le Ministère de l’Intérieur dans les années 1980 pour abréger les doublets : « marié(e) », « divorcé(e) », etc. Il fallait trouver mieux que les parenthèses, parce que, dans la langue écrite, les lettres ou les termes placés entre elles n’ont pas le même statut que les autres. Bien entendu, une fois le « truc » trouvé, il faut apprendre à l’utiliser dans les textes qui ne sont pas des formulaires. D’abord, il n’y a pas besoin de deux points dans les mots au pluriel, contrairement aux parenthèses qui nous ont servi de matrice. Ensuite, tous les termes ne peuvent pas être abrégés, sauf à en charcuter certains et à rendre la lecture difficile. Nous sommes parvenu·es à la conclusion que seuls devraient être abrégés les mots qui passent du masculin au féminin par un simple ajout de lettres : étudiant·e, collégien·nes, cher·es ami·es…
Mais on a aussi découvert qu’on pouvait faire de nouveaux mots avec ceux qu’on « charcutait » il y a encore quelques années : au lieu d’acteur·ice ou d’acteur·trice, on a fait acteurice, qui fonctionne parfaitement ! Bien entendu, si on ne veut pas utiliser ces néologismes très pratiques (consommateurices, visiteureuses…), on écrit les deux mots tout simplement – si possible par ordre alphabétique, pour ne pas s’embêter avec l’alternative galanterie/goujaterie.
La confusion entre écriture égalitaire et point médian est pourtant très fréquente et l’utilisation de celui-ci cristallise beaucoup de crispations : il serait excluant et discriminatoire, compliquerait la graphie, la prononciation orale, l’apprentissage de la langue… Mérite-t-il autant de débats houleux et d’inquiétudes ?
Absolument pas. Le point médian n’est qu’un signe servant à faire des abréviations. Les seules discussions qu’il mérite sont techniques : où l’utiliser, et comment. Ce sont des groupes politiques d’extrême droite qui en ont fait une affaire d’État, à l’automne 2017, dans le but de stigmatiser les progressistes. Et ils ont plutôt réussi, parce que les médias n’avaient jamais réfléchi à la question, qu’ils n’ont pas de « cellule langue » capable de les informer : ils sont presque tous tombés dans le panneau. C’est d’ailleurs fréquent pour tous les sujets qui touchent à la langue (qu’on pense aux réformes de l’orthographe).
Les politiques s’emparent effectivement régulièrement de cette question de langue. Une proposition de loi « visant à sauvegarder la langue française et à réaffirmer la place fondamentale de l’académie française », vient d’ailleurs d’être déposée par Anne-Laure Blin, députée Droite républicaine ce mardi 4 février 2025. Cette initiative vous surprend-elle ?
En 2025, l’initiative me fait plutôt rire ! Car c’est la quatorzième proposition de loi, depuis juillet 2020, à s’en prendre à « l’écriture dite inclusive », sachant que toutes ont été initiées par la droite et l’extrême droite. Celle-ci est d’ailleurs la copie de celle déposée par la même députée le 1er juin 2021. La seule différence est qu’aujourd’hui Mme Blin en est la seule signataire, alors qu’il y a trois ans elle avait trouvé 37 autres député·es pour la signer. Pour moi, c’est très bon signe ! J’avoue que je ne comprends pas ce que vise cette dame, surtout dans le climat actuel. Elle a peut-être parié qu’elle le ferait quand même ?
Le texte de cette proposition de loi est particulièrement alarmiste : « l’écriture dite « inclusive » ébranle en profondeur le système de notre langue », écrit la députée, et face à ce « péril mortel » « redonner à l’Académie française ses lettres de noblesse et son autorité devient aujourd’hui plus que nécessaire pour endiguer les tentatives de dénaturation de la langue française ». L’Académie française, meilleure instance pour « veiller à la sauvegarde de notre langue », et en charge de fixer le bon usage et l’usage interdit : qu’en dites-vous ?
J’hésite toujours, à la lecture de ces propositions de loi, entre trois hypothèses : ces gens sont-ils vraiment ignorants (alors qu’ils ont des assistant·es parlementaires pour les aider) ? Sont-ils vraiment bêtes (puisqu’ils croient n’avoir pas besoin de s’informer) ? Ou font-ils simplement de la politique, au pire sens du terme ?
Cette dame semble ignorer, par exemple, que l’Académie française n’a aucune compétence en matière de langue, en dépit du dictionnaire qu’elle a tant de mal à produire (et que réalise, de fait, un service dédié). Pour qu’elle soit compétente, il faudrait que ses membres soient recrutés sur cette base : qu’elles et ils soient linguistes, agrégés de langue, historiens de la langue, ou du moins que les spécialistes y soient majoritaires. Or cette compagnie n’en a pas eu un·e seul·e de tout le XXe siècle, et aujourd’hui il n’y en a qu’une, Barbara Cassin ! Si une telle proposition de loi était votée, il faudrait changer immédiatement la composition de l’Académie. Ce qui ne serait d’ailleurs pas très compliqué, vu leur âge : en quinze ans, on l’aurait mise au travail ! Mais ce travail ne pourrait pas consister à dicter ses lois ou ses fantaisies : une langue ne marche pas comme ça. En revanche, elle pourrait étudier les besoins, les ressources, faire des propositions…
De tels propos ne s’apparentent-ils pas à un phénomène de « panique morale » ? Comment peut-on expliquer que l’écriture inclusive, et en particulier un simple point comme le point médian, puisse déclencher une telle réaction ?
Assurément, soutenir que les procédés qui consistent à « mentionner par ordre alphabétique (« l’égalité entre les femmes et les hommes ») » ou à « mettre systématiquement au féminin les noms de fonctions et de professions (ex : autrice, mairesse, doctoresse, artisane, etc.) » ébranlent ou dénaturent la langue française ne relève pas du bon sens. Repousser les néologismes pronominaux comme iel sous prétexte qu’ils sont faits pour « évoquer les personnes sans avoir à préciser leur genre », alors que la plupart des pronoms personnels font de même (je, tu, nous, vous, on) n’est pas très raisonnable non plus. La seule de ces propositions de loi qui soit arrivée jusqu’au stade du débat en séance à l’Assemblée nationale, le 12 octobre 2023, à l’initiative du RN, allait jusqu’à vouloir interdire les doubles flexions (« Mesdames, Messieurs », « Françaises, Français ») et les épicènes (les termes qui ne varient pas en genre : facile, tranquille, ridicule, architecte, pédagogue…) !
Même s’il y a sûrement, à la base, la volonté d’instrumentaliser les angoisses de l’électorat, il y a forcément d’autres explications. À côté de celles que j’évoquais plus haut, je crois qu’il y a le sentiment de voir se dérober le sol sous ses pieds. Les gens qui combattent la reféminisation du français depuis quarante ans ont longtemps pensé qu’ils avaient pour eux le savoir (au contraire des féministes, forcément ignorantes) et la tradition (au contraire des féministes, forcément révolutionnaires). Ils se croyaient les héritiers de « la langue de Molière ». Ils savent maintenant qu’il n’en est rien : que Molière jouait des autrices, que Louis XIV avait des ambassadrices, que Racine usait des accords de proximité… Réaliser que c’est nous, les progressistes, qui avons et la connaissance et la tradition, ça doit être dur ! Et aussi qu’on se moque complètement de leurs propositions de loi. Rien ne peut empêcher les francophones de parler et d’écrire un français plus égalitaire, puisque la langue elle-même s’y prête, et que le désir d’égalité est là, dans une grande partie de la société.
Propos recueillis par Claire Berest
Le langage inclusif : pourquoi, comment – Eliane Viennot. Donnemarie-Dontilly, Editions iXe, 2018.
