Dans un contexte où les outils numériques et l’intelligence artificielle (IA) prennent une place croissante dans nos vies et nos classes, la table ronde s’est donnée pour objectif d’explorer leur impact réel sur la motivation des élèves, et plus particulièrement sur la motivation intrinsèque – celle qui pousse à apprendre par curiosité, plaisir ou défi personnel.
Autour du sujet « Outils numériques et IA en classe : motivation renforcée ou attention dispersée ? » la table-ronde a réuni André Tricot, professeur de psychologie cognitive, Université Paul Valéry Montpellier, Chloé Vigneau, chercheuse associée au CNAM, spécialiste de la pédagogie par la création de jeux vidéo, Mouhamadou, professeur des écoles (Vitry-sur-Seine) et Julie Raud, professeure d’espagnol en lycée professionnel (académie de Bordeaux).
Un enjeu pédagogique central : la motivation
Le métier d’enseignant repose sur la capacité à engager les élèves dans les apprentissages. Motiver, c’est d’abord faire en sorte que les savoirs aient du sens, soient perçus comme utiles et intéressants. Si la pédagogie est au cœur de ce travail, les outils numériques ne sont que cela ont rappelé les différents intervenants le 7 mai dernier : des outils au service d’une intention pédagogique.
Que dit la recherche ?
André Tricot rappelle que les recherches sur les effets du numérique sur la motivation sont anciennes, avec plus de 30 ans de travaux. Il distingue intérêt, motivation et engagement. Si l’on s’intéresse à la motivation pour apprendre des savoirs scolaires, la littérature scientifique montre peu d’effet global du numérique. En revanche, certains outils, notamment ceux intégrant de l’IA adaptative, montrent des résultats encourageants. Ils permettent de construire des parcours personnalisés, ajustés aux réussites et difficultés de chaque élève, et donc de stimuler leur engagement.
Il insiste aussi sur un paradoxe fréquent : ce n’est pas parce qu’un élève préfère un outil qu’il apprend mieux avec. La préférence ne garantit pas la performance. L’enseignant doit veiller à ne pas détourner l’élève du but de l’apprentissage. Le numérique doit renforcer, et non diluer, le sens des savoirs.
Chloé Vigneau, quant à elle, présente ses travaux sur l’apprentissage par la création de jeux vidéo. En classe de Seconde, elle a mené des ateliers où les élèves créent leurs propres jeux, mobilisant ainsi des compétences variées : programmation, expression artistique, narration, logique… Cette approche « par le faire » développe des compétences transversales et disciplinaires et modifie la posture de l’enseignant, qui devient accompagnateur.
Et sur le terrain ?
Mouhamadou, enseignant dans le premier degré à Vitry-sur-Seine, souligne le décalage entre les discours sur le numérique et la réalité du terrain. Si des outils existent (TNI, applications), la formation fait défaut, ce qui peut créer une frustration chez les enseignants. La formation des enseignants reste un enjeu majeur pour tirer parti des outils numériques.
Il souligne cependant le potentiel pédagogique de certains outils qui permettent de répondre à des besoins et de dynamiser la classe. Le numérique ne motive pas en soi : c’est l’usage pédagogique qui compte.
Julie Raud insiste sur le besoin de développer l’esprit critique des élèves face aux outils numériques, notamment l’IA. Elle constate que les élèves sont souvent des consommateurs passifs de technologie, mais non des utilisateurs éclairés. Dans ses projets internationaux, elle utilise l’IA pour rendre les élèves acteurs (création de personnages avec IA, projets européens comme L.O.V.E : Listening Other Voices of Europe). L’IA devient alors un levier de motivation, à condition qu’elle reste au service d’une intention pédagogique. L’IA peut personnaliser les apprentissages, mais n’est efficace que si elle est intégrée dans un projet pédagogique réfléchi.
De cette table-ronde ressort le cœur du métier enseignant : créer du sens et impliquer les élèves activement dans la construction de leurs savoirs.
Djéhanne Gani
