
« C’est bien d’essayer d’attirer les filles vers les sciences, ce serait mieux de ne pas en même temps saborder ces dernières », note Clémence Perronnet, sociologue, à propos du plan filles et sciences d’Elisabeth Borne. « Cela ressemble donc à une nième annonce sans aucun moyen ni actions à la mesure du problème ». L’une des auteures de Matheuses -Les filles, avenir des mathématiques revient sur la ségrégation sexuée des filières constatée en France.
Vous avez consacré un travail de recherche sur les inégalités de genre et les mathématiques. Quelle est votre position sur les annonces de la ministre Borne sur le plan Filles et sciences ?
Je suis très mesurée et dubitative face aux annonces de la ministre : elle-même n’a pas prononcé le terme « quotas » ; les formulations qu’elle utilise et que j’ai vues sur le site web du ministère évoquent seulement des « objectifs ». Cela ressemble donc à une nième annonce sans aucun moyen ni actions à la mesure du problème, car si je synthétise :
– l’annonce « d’objectifs » sans rien pour les atteindre : comme depuis des décennies, sauf qu’ils sont encore plus modestes que d’habitude. L’objectif « 50 % de filles en spé maths en terminale en 2030 » consiste à, c’est revenir à l’état de 2019, avant les effets de la réforme Blanquer ;
– l’annonce d’une « sensibilisation » de deux heures des enseignant·es par leurs chef·fes d’établissements qui devront être formé·es expressément d’ici septembre – on voit mal comment cela fonctionnerait vraiment ;
– l’annonce de l’affichage d’une charte dans les établissements montre qu’elle passera probablement à côté des véritables enjeux ;
– reste « la création de classes à horaires aménagés en 4e et en 3e en mathématiques » qui a ce stade va être expérimentale avec 10 classes contenant 50 % de filles, soit au plus 150 filles.
Est-ce que ces inégalités sont liées à un manque de confiance et de participation des filles ?
La ministre a dit à quel point les filles manquent de confiance en elle et ne lèvent pas la main en maths. Or, on n’arrête pas de dire que cette rhétorique du manque de confiance en soi aggrave les choses car elle responsabilise les filles, et le deuxième point est inexact. La sociologie des années 1990 et notamment Marie Duru-Bellat dans L’école des filles : quelle formation pour quels rôles sociaux ? (Paris, L’Harmattan, 2004) montrait que dans toutes les disciplines, les enseignant·es consacrent davantage de temps aux garçons (56 %) qu’aux filles (44 %). Elles et ils interrogent plus souvent les garçons et passent plus de temps à réagir à leurs interventions et à attendre leurs réponses. Donc, le problème ne vient pas des « filles qui lèvent moins la main ».
Les choses n’ont pas changé depuis les années 1990 ?
Au moins une étude ciblée sur les filles en classe d’informatique suggère quelques évolutions (Centre Hubertine Auclert, « Les freins à l’accès des filles aux filières informatiques et numériques », 2022). Aujourd’hui, les observations montrent que dans de nombreuses classes, les élèves qui participent sont autant des filles que des garçons. Mais des inégalités persistent : en volume, les garçons prennent plus la parole, parce qu’ils interviennent davantage spontanément, sans lever la main ou être interrogés. Le problème ne vient donc toujours pas du comportement des filles.
De façon globale, les filles ont des parcours plus favorables dans le système éducatif (elles sont plus et mieux diplômées), mais la ségrégation sexuée des filières est clairement à leur désavantage dans les disciplines plus filières les plus prestigieuses, notamment celles liées aux mathématiques.
Je ne vois donc aucune raison de me réjouir de ces annonces : jusqu’à preuve du contraire ce « plan » est avant tout un effet de communication et sa principale fonction est de donner l’illusion que le gouvernement souhaite agir pour l’égalité. Et comme l’ont fait remarquer plusieurs de mes collègues : tout cela en contexte de coupes budgétaires répétées et d’attaques contre l’Éducation nationale et l’université… C’est bien d’essayer d’attirer les filles vers les sciences, ce serait mieux de ne pas en même temps saborder ces dernières.
Quelles mesures alors pour faire avancer l’égalité des filles et garçons dans les mathématiques ?
Les annonces du Ministère accompagnent la sortie du rapport « Filles et mathématiques : lutter contre les stéréotypes, ouvrir le champ des possibles« . Il fait le bilan de toutes les politiques précédentes, qui comportaient des annonces presque aussi flamboyantes (par exemple en 2018 déjà la promesse de « former les enseignants et l’encadrement aux « problématiques liées à l’égalité femmes-hommes » ») contient aussi des préconisations intéressantes et qui n’ont pas été retenues par la Ministre. Notamment des quotas, nommés explicitement : « Inscrire dans la loi le principe d’un quota de sexes pour les premiers recrutements d’enseignantes et d’enseignants en CPGE dans chaque discipline, de chercheurs et chercheuses à l’INRIA ainsi qu’au CNRS dans chaque institut » ; et des mesures pour lutter contre les violences sexistes : « À tous les niveaux, poursuivre les démarches de lutte contre les VSS et appliquer une politique de tolérance zéro vis-à-vis des propos sexistes, en particulier ceux visant les compétences ou la légitimité des filles. »
Propos recueillis par Djéhanne Gani
