Avertissement aux spectatrices et spectateurs avides de grands espaces, de sensations puissantes et de questionnements vertigineux : lâchez prise, abandonnez-vous à l’aventure extrême et suivez, au cœur des montagnes du sud marocain, Luis (avec son jeune fils), un père sur les traces de sa fille aînée disparue. D’une rave-party en transe electro au pied de falaises rocheuses, à l’échappée hasardeuse d’un groupe hétéroclite (Luis, son garçon, leur chien et quelques raveurs accrochés à la transe) à bord de deux camions, en convoi périlleux au raz de l’abîme, au milieu des menaces militaires (après dispersion de la free-party par des soldats marocains) et déclenchement de la Troisième Guerre mondiale (annonces en fond sonore à la radio) en route vers une autre fête dans les profondeurs du désert à la frontière de la Mauritanie… Jusqu’à l’errance à pied et le dépouillement ultime dans ‘l’immensité brûlante d’un miroir de sable qui les confronte à leurs propres limites’.
Rave-party, transe collective, quête individuelle
Des enceintes géantes, posées à même le sol, à la stature insolite se découpent sur les hautes falaises ocre-rouge aux fissures pareilles à des entailles sculptées. En plein désert, la musique techno envahit l’espace et sonne le début d’une rave-party (et ouvre la première séquence, somptueuse). La caméra surplombe les corps des danseurs et capte l’énergie collective émanant de leurs mouvements traversés par les sons (et dont nous percevons les ondes).
Comme un corps étranger, à la lourde carrure, Luis (Sergi Lopez) fait intrusion en une lente déambulation entre les petits groupes. Accompagné d’Esteban (Bruno Nunez), son jeune fils, il distribue des affichettes en forme d’avis de recherche, en expliquant à qui veut l’entendre sa quête d’une jeune femme, son aînée, perdue de vue depuis plusieurs mois.
L’intervention musclée des militaires interrompt la transe et signifie brutalement la dispersion des participants.
Dans la précipitation et la nécessité de continuer la recherche, Luis, Esteban s’engouffrent à bord de leur véhicule bringuebalant sur une route escarpée aux basques de deux camions transportant certains raveurs nomades. Destination rêvée : une rave au fin fond du désert de l’autre côté de la crête de la montagne.
Road movie fiévreux et périlleux, au bord de l’abîme
Alternant plans rapprochés des conducteurs maladroits confrontés à des routes rocailleuses, étroites et dangereuses et plans larges impressionnants, le filmage met en scène les obstacles à surmonter, la traversée au dessus du vide. Avec des rebondissements à répétition au fil desquels une fragile communauté d’association face aux dangers de la voie empruntée se forme entre le père, l’enfant et la petite équipe de fêtards (hommes et femmes, physiquement abîmés, assez opaques et plutôt taiseux). Des montées de tension vont crescendo.
Moments de panique et instants d’accalmie, comme des mises à l’épreuve des différents personnages qui nous apparaissent de plus en plus, dans leur humanité, fragiles et vulnérables. Des êtres tout petits, collés aux parois des grandes montagnes pour se frayer un chemin et avancer.
Bifurcations narratives, marche dans le désert, errance infinie
Brusquement le récit bifurque dans une autre direction et un événement effroyable se produit en quelques secondes. Et nous entrons dans la tragédie. Nous n’en dirons pas plus tant le réalisateur et son fidèle coscénariste, Santiago Fillol, nous laissent la liberté d’en chercher le sens. Disons simplement que, pour la première fois, – la mort restant hors-champ à l’écran -, les protagonistes de « Sirât » font l’expérience de la perte.
Au cours de la marche sous le soleil brûlant, la lumière blanche, dans le sable du désert soulevé par le vent, la mort frappe à nouveau, de façon violente, sidérante, aléatoire, au point que certains y voient sadisme et cruauté de la part du cinéaste à l’encontre de ses personnages.
En fait, le fil de l’histoire se désagrège, les quelques survivants (dont Luis, le corps traversé par un cri, des larmes, un tressaillement de danse, sporadiques) se retrouvent dépouillés de tout, « au cœur des ténèbres…en une communion de mutilés », en fusion avec la « pure texture sonore » créée grâce à la bande originale composée par Kangding Ray, de la techno brute, épurée jusqu’à l’abstraction, selon le vœu de Oliver Laxe.
Une lumière née de l’obscurité
Comment comprendre alors le geste artistique du cinéaste ?
A travers cette fable d’anticipation, radicale, violente, autour de l’effondrement du monde, de la danse à la stase, de la transe à la disparition, « Sirât » [= plus fin qu’une mèche de cheveux, plus tranchant que le couteau ou l’épée, c’est le pont étroit à traverser pour passer de l’enfer au paradis, selon la religion musulmane] nous invite à réfléchir sur l’écart entre le chemin physique et la voie spirituelle. Comme si l’imminence d’un effondrement majeur, la hantise de l’apocalypse nous amenaient à ouvrir en nous un espace de transformation intérieure, un accès à une transcendance nous reliant à la communauté des hommes.
Autrement dit : par sa beauté époustouflante et sa dureté crépusculaire, « Sirât » nous fait vivre une expérience sensorielle rare, un grand plaisir de cinéma et une mise à l’épreuve éthique.
Par les temps qui courent, « le monde nous oblige à regarder en nous, comme le font les personnages du film. […]. Un mouvement intérieur que nous espérons partager avec « Sirât » : une lumière née de l’obscurité ». Ainsi s’exprime le réalisateur. Nous ne saurions mieux dire.
Samra Bonvoisin
« Sirât », film d’Oliver Laxe-sortie le 10 septembre 2025 ;
Sélection officielle, Prix du Jury & Prix Soundtrack de la Meilleure Musique, Cannes 2025 ;
Prix des Cinémas art & essai, ‘Mention spéciale’, 2025
