Que propose le site Comprendre2050.fr sur lequel vous rédigez un mémoire de Master ?
Le site Comprendre2050.fr est un site qui fait la synthèse de plusieurs scénarios prospectifs sur la transition bas-carbone en France.
Un scénario prospectif est une représentation plausible de l’avenir permettant de se projeter dans un futur désirable. Pour élaborer un scénario prospectif, on commence donc par définir une situation dans laquelle un objectif est atteint dans le futur, puis on étudie les conditions qui permettent de l’atteindre à partir de la situation actuelle. Contrairement à la science-fiction, un scénario prospectif repose sur des hypothèses crédibles et évite les paris technologiques irréalistes (ex. fusion nucléaire). Un scénario ne prédit pas l’avenir, mais permet d’explorer des trajectoires de société possibles pour éclairer la décision publique.
Depuis la loi climat-énergie de 2019 et l’Accord de Paris de 2015, la France s’est engagée à atteindre la neutralité carbone en 2050, c’est-à-dire un équilibre entre les émissions de gaz à effet de serre et leur absorption sur le territoire français par des puits naturels (sols et forêts) et/ou technologiques. Cet objectif nécessite donc de réduire fortement les émissions de gaz à effet de serre (plus de sobriété, plus d’efficacité énergétique…) et/ou d’augmenter la séquestration de carbone (renforcement de la capacité des puits de carbone naturels ou développement de technologies de capture et stockage de carbone).
Entre 2020 et 2022, plusieurs organismes ont publié des scénarios prospectifs dans lesquels la France atteint la neutralité carbone en 2050 qui prennent en compte l’ensemble des secteurs économiques et sociaux (transport, industrie, agriculture, emploi…). Les plus connus sont :
Transitions 2050 de l’ADEME (Agence de la Transition Écologique) qui propose quatre scénarios avec des hypothèses très contrastées : deux reposant surtout sur la sobriété et deux sur les technologies.
Le Plan de Transformation de l’Économie française du Shift Project qui a donné lieu à un livre vendu à plus de 100 000 exemplaires.
Le scénario Négawatt 2022 qui propose d’atteindre la neutralité carbone en sortant des énergies fossiles et du nucléaire.
Futurs énergétiques 2050 de RTE (Réseaux de Transport et d’Electricité français) qui explore différents scénarios pour la production électrique en France en 2050 (avec ou sans nucléaire).
Dans le même temps, en 2020, le gouvernement publie la 2e Stratégie Nationale Bas Carbone qui est la “feuille de route” de la France pour atteindre la neutralité carbone en 2050 (la SNBC3 doit être publiée prochainement). Tous ces scénarios, qui aboutissent à des modèles de société parfois très différents, sont publiés dans des rapports qui totalisent des milliers de pages rédigées dans un langage parfois peu accessible. Or en permettant d’avoir une vision systémique et multisectorielle de la transition bas carbone, ce sont des outils formidables pour éclairer le débat démocratique. Rendre ces scénarios compréhensibles au plus grand nombre est un enjeu majeur, et les médias en sont les relais indispensables.
Or les journalistes se heurtent à un double obstacle : un manque de formation et de temps pour traiter ces sujets complexes, mais aussi une polarisation (parfois sciemment entretenue par des marchands de doute) des discours sur l’écologie. Cette situation rend leur travail difficile car ils ne savent pas toujours à quelles sources se fier, d’où viennent les divergences entre experts ni leurs points de consensus. L’exemple caricatural est l’opposition systématique nucléaire vs énergies renouvelables à laquelle se réduit trop souvent le débat écologique en France. Ces confrontations occultent des points de consensus importants comme par exemple le fait que décarboner la production énergétique ne suffit pas : atteindre la neutralité carbone nécessite aussi de réduire et de maîtriser la demande énergétique.
Fruit d’une collaboration inédite entre le Shift Project, l’ADEME et l’association Négawatt, le site Comprendre2050.fr propose une synthèse vulgarisée des principaux scénarios prospectifs de la transition bas-carbone déjà cités à destination essentiellement des journalistes. Plus de 5000 pages de rapports ont été ainsi synthétisées et vulgarisées par des équipes mélangeant prospectivistes, journalistes et bénévoles de l’association les Shifters. Le site se positionne donc comme une interface inédite entre des productions scientifiques et les professionnels de l’information. C’est ce rôle qui en fait un excellent sujet de mémoire pour mon master 2 Médias et Climat. J’ai également participé à la rédaction de certaines fiches en tant que “Shifteuse” dans l’équipe de vulgarisation.
Que contient ce site ?
Le cœur du site sont les fiches décryptage qui portent sur différents secteurs organisés par thématiques (ex. forêt, agriculture, électricité, transports…). Chaque fiche propose d’abord un état des lieux du secteur au moment où les rapports ont été rédigés, puis analyse ses évolutions possibles selon les différents scénarios pris en compte (une dizaine au total).
L’ergonomie du site a été également particulièrement travaillée pour que le site soit attrayant et la navigation intuitive. Les fiches commencent par un résumé, ce qui permet de connaître rapidement le contenu avant de se lancer dans la lecture complète. Un outil est particulièrement intéressant : l’étalomètre qui permet de replacer une donnée chiffrée dans un ordre de grandeur facilement compréhensible.
L’un des enjeux majeurs du site est la vulgarisation, même si le contenu reste dense. L’organisation des fiches résulte de nombreux échanges avec des professionnels de l’information. Les premières versions des fiches rédigées à partir des rapports par des spécialistes du sujet (souvent des ingénieurs) sont généralement trop complexes et techniques. Le travail de l’équipe de vulgarisation, chargée de reprendre et de clarifier les textes grâce à un œil neuf et moins expert, a été essentiel. Mon expérience d’enseignante m’a beaucoup aidée dans cette mission et j’ai également beaucoup appris sur la transition bas carbone, surtout sur des secteurs que je connais moins comme le transport.
En quoi le site Comprendre2050.fr peut-il avoir un intérêt pour des enseignants ?
Le site Comprendre2050.fr présente plusieurs intérêts pour les enseignants.
Tout d’abord, c’est un formidable outil de formation sur les questions énergie-climat. Nous sommes de plus en plus amenés à enseigner ces thématiques, or nos formations initiales commencent parfois à dater et une remise à jour peut être utile. De plus, il permet d’élargir ses connaissances dans des secteurs où l’on est moins familier et d’adopter une approche plus systémique de la transition écologique, particulièrement dans le cadre de l’enseignement scientifique au lycée. Par exemple, les professeurs de SVT peuvent approfondir leur compréhension des enjeux énergétiques de la transition, tandis que ceux de physique-chimie peuvent mieux saisir les problématiques liées à l’agriculture.
Le site est également une source fiable pour les recherches d’élèves permettant ainsi de gagner du temps pour les travaux de recherche ou la préparation du grand oral. Un exercice pédagogique pourrait être, par exemple en enseignement scientifique de terminale, de faire analyser et déconstruire par les élèves des affirmations fausses ou des idées reçues fréquemment présentes dans les médias comme : “les éoliennes ne servent à rien”, “les voitures électriques polluent davantage que les voitures thermiques”, “on va tous mourir de faim si l’agriculture n’est plus intensive”… Les exemples ne manquent pas.
Ce site peut aussi constituer un support pour l’organisation de débats ou de jeux de rôle en classe autour des projets de société proposés par les scénarios sur la place de la sobriété, l’évolution des modes de vie, les conséquences sur les transports, l’agriculture etc. Ces débats peuvent s’inspirer de la Convention Citoyenne pour le Climat et aboutir à des propositions concrètes. Les élèves sont ainsi amenés à comprendre l’importance des choix politiques et des arbitrages souvent complexes qui ont des implications sociales et économiques diverses et sont loin de la solution miracle et simpliste.
Enfin, ce site peut avoir un intérêt au-delà des cours de science. Les scénarios peuvent par exemple servir de base à la réalisation de récits fictifs en cours de français ou de langues étrangères. Les élèves pourraient être invités à imaginer la vie quotidienne, de préférence désirable, d’un habitant de leur ville en 2050 dans une France neutre en carbone en retraçant les étapes qui, entre 2025 et 2050, ont permis d’atteindre cet objectif. Cet exercice offre l’opportunité de faire évoluer leurs imaginaires, de dépasser les visions pessimistes de l’écologie et les récits dystopiques souvent sombres, et d’envisager une société différente de celle d’aujourd’hui, mais pas nécessairement moins heureuse.
Qu’est-ce que le Master 2 Médias et Climat ?
Le master 2 Médias et Climat est un diplôme entièrement à distance porté par l’Université Paris-Saclay et l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille. Il s’adresse autant à des étudiants en formation initiale, qu’à des professionnels en formation continue ou en reconversion. Le format distanciel permet de recruter des étudiants dans l’ensemble du monde francophone. Les étudiants sont principalement des journalistes, mais d’autres profils, comme les enseignants ou des professionnels de la communication, peuvent également être recrutés. Ainsi dans ma promotion de 40 étudiants, nous étions par exemple trois professeurs de SVT.
J’ai suivi ce master dans le cadre d’une disponibilité pour suivi de conjoint. Il est également possible de le suivre en parallèle d’une activité professionnelle : la majorité des cours et des évaluations sont asynchrones et les classes virtuelles sont placées en fin de journée (heure française). Il faut toutefois reconnaître que concilier travail à plein temps et master est un sacré challenge. Dans ce cas, il est possible d’étaler le master en deux ans.
Chaque unité d’enseignement est co-animée par un scientifique expert du sujet et un journaliste, ce qui favorise un dialogue très fructueux entre spécialistes et professionnels de l’information, deux univers ayant des contraintes et des modes de pensée très différents. Les cours portent sur des thèmes très variés : climatologie, biodiversité, économie, énergie, philosophie, sociologie, droit… Étant issue d’une formation très scientifique, j’ai beaucoup appris par exemple sur la dimension sociale ou juridique du changement climatique et de l’adaptation, des sujets passionnants que je ne connaissais pas vraiment. De plus, la diversité des profils étudiants a permis de nombreux échanges et entraides, même à distance. J’ai ainsi appris beaucoup de choses sur le métier de journaliste et ses contraintes.
Le master implique également de rédiger de nombreux articles ce qui suppose donc de contacter des experts, réaliser des interviews, faire des reportages et de s’intéresser à ce qu’il se passe autour de soi. Dans mon cas, vivre aux États-Unis, dans le contexte de l’élection de Trump et dans une ville très exposée à la montée du niveau marin et aux inondations, a rendu ce travail encore plus passionnant. J’ai pu développer de nombreuses compétences et constituer un réseau qui, je l’espère, me permettra de réussir ma reconversion hors de l’Éducation Nationale à mon retour en France.
Je recommande donc ce master à tout enseignant intéressé par les questions de transition écologique et qui dispose du temps (et de l’énergie) nécessaire pour se former. Même sans projet de reconversion, les connaissances apprises dans ce master, notamment une vision systémique des enjeux du changement climatique ainsi qu’une meilleure connaissance des contraintes des journalistes, sont très utiles pour l’enseignement. Au-delà des professeurs de SVT et de physique chimie, les professeurs d’histoire-géographie ou de SES pourraient également en tirer un grand profit. Le recrutement se fait chaque année sur dossier autour du mois d’avril – mai.
Propos recueillis par Julien Cabioch
