Comment en êtes-vous venu à ce projet avec vos élèves ?
Ce projet est né d’une volonté de renouveler la manière d’enseigner et de penser la Shoah avec mes élèves. Traditionnellement, cet événement est abordé en classe à travers les documents des manuels scolaires. Si cette approche reste essentielle, elle donne parfois une vision distanciée du phénomène, comme si cela s’était déroulé ailleurs, loin du lieu de vie des élèves. J’ai donc souhaité changer d’échelle en partant du local, afin de montrer que la Shoah s’est aussi inscrite dans l’histoire de leur propre ville, de leur quartier, de leurs rues.
L’objectif était de sortir d’une logique strictement chiffrée, où la Shoah se résume trop souvent à des statistiques et à des listes de noms. À travers ce projet, il s’agissait d’humaniser le génocide en redonnant un visage, une histoire et une mémoire aux victimes. Les élèves ont ainsi pu comprendre que la Shoah n’est pas seulement un événement lointain et abstrait, mais une tragédie qui a touché des familles tout près de chez eux.
Pouvez-vous présenter le projet que vous menez ?
Au départ, le projet est né presque par hasard. Avec mes élèves, nous avions entrepris une recherche sur la communauté juive de Saint-Quentin pendant l’Occupation. L’objectif était de reconstituer, à partir de documents d’archives, l’histoire des 73 familles juives qui vivaient dans la ville à cette époque. Ce projet a d’ailleurs reçu un prix national: le Prix Corrin, qui récompense chaque année à l’échelle nationale des projets portent sur l’enseignement de la Shoah. Chaque élève ou groupe d’élèves devait ainsi rédiger une biographie en retraçant le parcours de ces familles : leur vie avant-guerre, les discriminations subies, les persécutions et, pour certaines, la déportation.
C’est au cours de ce travail minutieux que nous avons découvert un lien direct avec le convoi 77, parti de Drancy vers Auschwitz le 31 juillet 1944. Huit personnes issues des familles étudiées figuraient parmi les déportés de ce dernier grand convoi. Cette découverte a constitué un véritable tournant dans notre projet : elle a donné une dimension nouvelle à nos recherches, reliant notre travail local sur Saint-Quentin à une histoire plus vaste, inscrite dans la mémoire nationale et européenne de la Shoah.
De cette coïncidence est née la décision d’intégrer pleinement le projet Convoi 77 à notre démarche pédagogique. Les élèves se sont engagés avec encore plus de sérieux et d’émotion, conscients que leur enquête s’inscrivait dans un cadre mémoriel plus large, celui de la transmission et du devoir de mémoire.
Avec quelles classes menez-vous ce projet ?
Le projet est mené principalement avec les classes de Première et de Terminale technologique. J’ai la chance d’être le seul enseignant d’histoire dans notre lycée : cela me permet d’inscrire le travail dans la durée et d’accompagner les élèves sur plusieurs années. Ce suivi crée une véritable continuité, puisque chaque génération d’élèves reprend le flambeau des précédentes et s’approprie progressivement ces problématiques de mémoire et d’histoire.
Depuis l’an dernier, le projet inclut également les élèves d’un micro-lycée. L’absence de programme strict dans cette structure offre une réelle liberté pédagogique et rend possible une approche différente. La recherche historique et l’étude de la Shoah s’y révèlent particulièrement riches, car elles mobilisent des compétences essentielles, aussi bien sur le plan humain que sur le plan scolaire. Pour beaucoup de ces élèves, ce type de projet constitue une expérience marquante qui valorise leur engagement et leur redonne confiance.
Pouvez-vous décrire le projet réalisé l’année dernière ?
Au cours de cette année, les élèves ont poursuivi un travail approfondi sur l’histoire de la communauté juive de Saint-Quentin. Quinze nouvelles biographies ont ainsi été rédigées, venant enrichir le corpus déjà constitué et permettant de mieux cerner les trajectoires individuelles et familiales durant la Seconde Guerre mondiale.
En parallèle, une classe de Première a choisi de mettre en valeur ce travail sous une forme originale : la réalisation d’une bande dessinée. Celle-ci met en scène le quotidien des élèves, leurs questionnements et leurs recherches, tout en retraçant en parallèle le parcours de la famille Saguez, famille juive turque naturalisée française, victime des persécutions. Ce support créatif a permis aux élèves de s’approprier le sujet et de le rendre accessible à un plus large public.
Les élèves du micro-lycée ont, de leur côté, eu l’opportunité de rencontrer Alain Sam Federowski, ancien grand reporter à TF1 et membre de la communauté juive de Saint-Quentin. Son intervention, centrée sur la question de l’antisémitisme ordinaire, a rappelé aux élèves que ce phénomène ne relevait pas seulement du passé, mais qu’il demeure une réalité bien présente. Cette rencontre a été un temps fort, favorisant une prise de conscience sur la persistance des discriminations.
Les travaux des élèves ont également été valorisés dans le cadre du projet Convoi 77, où ils ont pu présenter leurs recherches et échanger autour des parcours étudiés. Enfin, le projet a donné lieu à la réalisation d’une exposition et à la participation active aux commémorations organisées par la ville de Saint-Quentin. Pour l’occasion, certaines biographies déjà produites dans le cadre du Convoi 77 ont été réutilisées et mises en avant, témoignant de la continuité et de la cohérence du travail engagé depuis plusieurs années.
Et pour cette année, quel est le programme ?
Cette année, notre projet prend de nouvelles formes tout en restant fidèle à son objectif de transmission.
Nous poursuivons d’abord le travail de recherche historique sur la communauté juive de Saint-Quentin. L’écriture des biographies des 73 familles se poursuit, avec des temps forts comme les rencontres avec des descendants et la mise en valeur du parcours de la famille Goldlum, déportée par le convoi 77, dans le cadre du projet régional de mémoire des Hauts-de-France.
Le projet s’ouvre aussi à l’international. Un travail est mené avec un lycée roumain autour de la biographie d’une déportée originaire de Roumanie et réfugiée en France. Ce partenariat complète une réflexion engagée avec deux de mes collègues de la voie professionnelle qui ont été séduites par le projet du convoi 77 sur le parcours de femmes rescapées des camps. Ces recherches seront réinvesties dans la préparation du Concours National de la Résistance et de la Déportation.
Nous attachons également une grande importance à la transmission aux plus jeunes : les élèves du lycée interviendront dans plusieurs écoles primaires du bassin pour présenter leurs travaux et sensibiliser les enfants à l’histoire et à la mémoire de la Shoah.
Enfin, un projet franco-allemand mobilise cette année des classes de la voie générale et technologique. Il s’agit de réaliser une bande dessinée historique qui raconte en parallèle l’histoire d’une famille juive saint-quentinoise et celle d’une famille juive de Kaiserslautern, expulsée vers la France en octobre 1940 puis déportée. Fait original : les élèves français travailleront sur la famille allemande, tandis que les élèves allemands se pencheront sur la famille de Saint-Quentin. Les archives serviront de point de départ pour créer une œuvre commune, à la fois pédagogique et mémorielle. Un temps de rencontre est prévu lors des commémorations du 27 janvier 2026 dans la ville de Kaiserslautern.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
