Pourquoi le choix de travailler sur une œuvre un peu oubliée de Madeleine de Scudéry ?
C’est en feuilletant un manuel scolaire que je suis tombée sur cet extrait de Clélie, histoire romaine de Madeleine de Scudéry. De cette autrice, je n’exploitais en classe que la carte de Tendre, ce pays imaginaire décrit dans ce roman précieux. L’extrait que j’ai lu m’a donné envie de véritablement découvrir le travail de cette autrice : j’ai été captivée par cette représentation de l’héroïsme fondé sur une forme de résistance sans violence ainsi que par la capacité de Clélie à fédérer par l’exemple.
Vous avez choisi d’adapter en bande dessinée un épisode du roman : lequel ? pourquoi ce choix ?
L’épisode adapté en bande dessinée par les élèves est le moment où Clélie décide de retourner à Rome alors qu’elle et ses compagnes sont retenues en otage à l’extérieur de la ville. Cependant, dès ma première lecture, j’ai pensé que travailler sur la visualisation de cet extrait pourrait permettre aux élèves de saisir l’héroïsme propre à Clélie.
Adapter un texte en bande dessinée induit en effet une lecture précise et un découpage de la scène en actions. L’œuvre de Madeleine de Scudéry décrit d’ailleurs en détails l’aide apportée par le soldat, les robes qui aident les compagnes à flotter (j’ai le souvenir d’un groupe d’élèves il y a deux ans qui avait dessiné les compagnes dans l’eau dans une vue en plongée et représentées ainsi, elles ressemblaient à des fleurs qui flottaient sur l’eau) et surtout l’arrivée providentielle du cheval sur lequel Clélie s’empresse de grimper.
Le « character design » consiste à réfléchir aux informations qui vont être transmises aux lecteurs par la représentation imagée du personnage. Ainsi, Margo Renard a guidé les élèves pour que leur dessin de Clélie permette d’identifier l’époque et le lieu où se passe l’action (et donc éviter des anachronismes). Ensuite, il s’agit de travailler sur les traits de caractère du personnage : Clélie se singularise par son courage et les élèves ont donc travaillé sur les expressions du visage du personnage pour illustrer cela. Cette tâche a été intéressante pour travailler des compétences de lecture car sans s’en rendre compte, les élèves ont adopté des stratégies de compréhension comme relire des passages, confronter leurs visions du personnage avec des retours immédiats sur leurs interprétations par la dessinatrice qui avait travaillé le texte en amont ou moi-même.
Un travail sur le scénario et le story-board a été conduit avec Arnaud Dollen : quelles sont les difficultés et intérêts pour les élèves d’un tel travail ?
Arnaud Dollen a présenté le schéma narratif non comme un outil de lecture mais comme une indispensable structure pour raconter des histoires. Ainsi, partant d’exemples divers, les élèves ont eu connaissance du schéma narratif dans le but de l’utiliser pour leur planche de BD. Cela s’est fait de manière très fluide en partant de films notamment ou d’œuvres littéraires. L’intérêt de connaître le schéma narratif pour les élèves est de s’assurer d’une certaine cohérence dans la production d’écrits ou ici de BD.
Quel regard portez-vous sur l’engagement des élèves et sur les productions finales ?
C’était la troisième année consécutive que je travaillais sur ce passage en classe de cinquième et j’ai vu l’évolution quant à l’engagement des élèves. La première fois que ce passage a été lu avec une classe de 5e, je n’étais pas passée par la mise en images. Les deux fois suivantes, j’ai décidé que l’adaptation en BD serait l’objectif à atteindre pour les élèves (supposant que le travail en groupe leur permettrait de discuter du sens du texte). En 2024, j’ai eu la chance de poursuivre cet objectif en collaborant avec deux artistes et mes collègues d’arts plastiques (Marlène Tabonet-Maury, Léa Bastrilles et Laura Sarpedon).
Cette dynamique de groupe, le fait d’avoir une journée complète dédiée à ce projet (pour chaque classe de 5e impliquée) a créé une atmosphère de travail très agréable avec les élèves. Toutes et tous étaient soucieux d’aller au bout du projet et certains groupes ont d’ailleurs terminé les jours suivants car la journée n’avait pas suffi. Je suis très contente des échanges entre élèves ayant eu lieu pour aboutir aux productions finales. Certaines d’entre elles sont d’ailleurs très réussies et prennent en compte de nombreux détails du texte.
En quoi le travail mené a-t-il transformé certaines représentations des élèves sur l’héroïsme ?
Il y a quelques années, un élève m’a demandé : « Mais madame, ça existe les héroïnes ? » Et il m’a semblé primordial d’en faire quelque chose, d’interroger cette invisibilisation des héroïnes dans nos esprits mais aussi de questionner ce que l’on associe à l’héroïsme. Je ne peux pas affirmer que les représentations des élèves ont changé mais je sais que le débat a été lancé dès le début du chapitre, que des héroïnes ont été étudiées car mon objectif était tout à la fois de dissocier l’héroïsme de valeurs guerrières mais aussi d’ajouter à la galerie intérieure de personnages des élèves des héroïnes guerrières telles que Camille dans L’Énéide, Eowynn dans Le Seigneur des Anneaux ou encore Wonder Woman.
Votre projet a été primé au défi #JeLaLis du « Deuxième texte » : en quoi consiste ce défi ? quels vous semblent ses intérêts ?
Ce défi consiste à faire connaitre des œuvres d’autrices par une production individuelle ou une production effectuée dans un contexte scolaire ou universitaire. Cela me semble très intéressant car il m’a amenée à me montrer plus curieuse de découvrir des autrices dont je n’avais même pas lu le nom dans les histoires littéraires que j’avais consultées quand j’étais étudiante !
Ce genre d’initiative sème des graines aussi bien chez les élèves que chez les enseignantes et les enseignants. C’est par ce défi (relevé par une collègue de lettres, Chloé Bories, il y a des années) que j’ai connu Augusta Coupey. Celle-ci est une autrice de fables (qu’elle revendique comme originales ce qui est intéressant dans ce genre habitué à la refonte et à la réécriture) que j’ai ensuite étudiée en classe de 6e.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Chron’Autrices : un jeu de l’association Le deuxième texte pour découvrir le matrimoine littéraire
Dans le Café : « Claire Tastet : Quand les élèves éditent des autrices »
