Alerte sur l’instrumentalisation politique de l’histoire et des mémoires
En Île-de-France, l’Histoire s’invite dans la bataille politique. Les élus de l’opposition dénoncent un amendement voté par la majorité du conseil régional, présidé par Valérie Pécresse (LR), avec le soutien du Rassemblement national. En cause : une « confusion intellectuelle » jugée dangereuse entre les crimes du nazisme et ceux du communisme.
Dans une tribune publiée dans Le Monde le 9 janvier, des conseillers régionaux de gauche et écologistes et des historiens alertent sur cette dérive. « Outrepassant les compétences d’une région, l’Île-de-France entend s’immiscer dans les contenus pédagogiques en instrumentalisant l’histoire et les mémoires », écrivent-ils.
Une équivalence jugée historiquement fallacieuse
Pour les élu.es de l’opposition qui comme la conseillère régionale communiste Céline Malaisé (PC) ont voté contre cet amendement, la majorité régionale trace une équivalence entre deux idéologies et leurs crimes, tout en minimisant la spécificité des régimes fascistes alliés à l’Allemagne nazie : l’antisémitisme. Une mise en parallèle jugée historiquement infondée et politiquement lourde de sens. « Dans les discours et certaines pratiques mémorielles, on voit le risque de dissoudre la spécificité du régime nazi et en particulier l’entreprise unique d’extermination des Juifs d’Europe, voire de le relativiser. Elle met aussi sur le même plan les dévoiements et différentes perversions d’une idéologie émancipatrice avec un projet d’emblée fondé sur un nationalisme exclusif et excluant, puis destructeur » analyse l’historien Nicolas Offenstadt, professeur d’histoire contemporaine et d’historiographie à l’université de Paris 1, qui consacre ses recherches entre autres aux traces de la RDA.
Des partenariats controversés
Parmi les partenariats envisagés par la droite régionale figure la Maison de la Terreur, à Budapest. Fondé en 2014 sous la présidence de Viktor Orbán, ce musée incarne une mémoire officielle contestée. Il présente une Hongrie innocente, victime de l’Allemagne nazie, en passant sous silence son alliance avec le IIIᵉ Reich durant la Seconde Guerre mondiale.
Cette institution s’inscrit dans une véritable « entreprise mémorielle d’État », destinée à légitimer le projet politique du régime hongrois. Historiens, institutions et responsables culturels proches du pouvoir y produisent un discours orienté, présenté comme scientifique, mais visant à façonner la mémoire collective. La responsabilité de l’État hongrois dans l’Holocauste y est minimisée, tandis que les grands événements du XXᵉ siècle sont relus à travers le prisme d’un nationalisme exclusif.
Lors de la séance de décembre, Céline Malaisé a également dénoncé le partenariat avec le « Mémorial des victimes du communisme et de la résistance » de Sighet, en Roumanie. Elle a rappelé dans l’hémicycle que ce mémorial propose « un récit libéral et inclusif sur le fascisme et le communisme mais une restauration de l’ordre politique de l’entre-deux-guerres, ne remettant pas en question les engagements fascistes. À tel point que Ion Gavrilă Ogoranu fut, jusqu’à sa mort, un invité constant des écoles d’été de Sighet. Vous ne le connaissez pas ? Il était membre de la Garde de fer, le mouvement fasciste roumain qui en 1941 organisa le pogrom de Bucarest ».
Une bataille mémorielle aux enjeux politiques
« Des crimes ont été commis au nom du communisme. C’est indéniable. Ils sont innombrables, y compris ceux du stalinisme contre les communistes. Ceux d’un régime monstrueux qui élimina les bolcheviks eux-mêmes pour effacer le sens d’une révolution qui avait ébranlé le monde et soulevé un immense espoir. De notre point de vue, le travail mémoriel indispensable ne peut pas être ainsi instrumentalisé pour un “coup politique” au détour d’un amendement du groupe politique majoritaire », précisent les élus de la Gauche, communiste et citoyenne.
Même l’UDI (union des démocrates et indépendants), pourtant dans la majorité de la présidente de la Région, avait proposé le retrait de l’amendement et la création d’un groupe de travail sur le sujet.
En attendant, pour l’opposition, le choix de tels partenaires et cette approche de l’Histoire constituent un signal d’alarme : celui d’une instrumentalisation des mémoires à des fins idéologiques, dérive qui rappelle des politiques d’Etats autoritaires.
Djéhanne Gani
