Cocorico linguistique ?
Le français est passé de la 6e à la 4e place des langues parlées dans le monde (après l’anglais, le mandarin et l’espagnol), et le nombre de locuteurices, de 321 millions à 396 millions, et ce sur les 5 continents, dont près de 65% en Afrique. La langue de Molière et d’Aya Nakamura est la 2ᵉ langue étrangère la plus apprise dans le monde, avec près de 170 millions d’apprenant·es. 7 millions de personnes enseignent le français et en français à environ 170 millions d’élèves et étudiant·es.
Ou diversification du français ?
Autant qu’à s’en réjouir, le rapport de l’OIF incite surtout à résister à la tentation du nombrilisme hexagonal. Les projections démographiques démontrent que le centre de gravité de notre langue est bel et bien désormais l’Afrique, où résideront 390 millions de francophones en 2070. La présence du français dans le monde est loin d’être uniforme et stable tant elle « s’insère dans des écosystèmes linguistiques pluriels, où les langues sont en concurrence, mais aussi en interaction constante. » Le français est une langue vivante parce que diverse et mouvante, aux « usages partiels et hybrides », riche de « variétés locales et de créations linguistiques métissées », qu’il est essentiel de reconnaitre. « Le » français n’existe guère dans sa version formalisée et formolisée par les dogmes académiques : par bonheur, il est désormais pluriel.
Et des enjeux forts pour l’avenir
Le rapport dresse aussi des perspectives susceptibles de favoriser le développement du français dans le monde.
Il s’agit en particulier de « définir une stratégie claire pour ne pas être perçue comme un héritage colonial figé, mais comme un outil de développement et d’innovation ».
Dans le domaine éducatif, à l’échelle du monde aussi, il importe de développer et professionnaliser la formation : dans certains pays, la massification scolaire entraine le recrutement hâtif de personnels peu formés. L’École a aussi le devoir de considérer et de cultiver le multilinguisme : « Lorsque l’école sait conjuguer enseignement du français et valorisation des langues coprésentes, le français devient un levier d’intégration, d’accès aux savoirs et à la mobilité linguistique.»
L’importance de la présence en ligne, en particulier à l’heure de l’intelligence artificielle, est encore soulignée. Certes le français reste actuellement la 4e langue sur internet, mais il importe de « produire des contenus, les rendre visibles et les intégrer dans les outils d’IA ». Car le numérique est un champ de bataille, dangereux pour les langues et les cultures : « La grande majorité des quelque 7000 langues parlées en 2025 risque l’extinction numérique parce qu’elles sont invisibilisées dans les textes traités ou générés par les grands modèles de langue ». Le rapport souligne combien des menaces pèsent sur « la vérité et la mémoire collective » si « la connaissance est traitée comme une ressource plutôt que comme un bien commun ».
Changer nos représentations et pratiques
Quelles leçons en tirer ?
« Il y a une seule langue française, une seule grammaire, une seule République », tweetait péremptoirement Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’Education nationale, le 15 novembre 2017. En réalité, la diversité du français dans le monde fait sa vitalité : elle est le plus beau démenti à une posture purement idéologique qui relève de l’ethnocentrisme et du totalitarisme. En réalité, le véritable universalisme est ailleurs : dans la prise en considération du français comme langue-monde.
D’une belle facture visuelle et pédagogique, le rapport de l’OIF livre de vigoureuses invitations : refuser « le mythe de la pureté et de l’homogénéité », « contribuer à la promotion et à la valorisation des langues locales et savoirs autochtones », promouvoir « le poly/pluricentrisme du français » et son « hybridité joyeuse, linguistique (lexicale, syntaxique, phonologique, prosodique) et culturelle. »
Ces invitations, assurément, méritent de résonner aussi dans l’hexagonale Education nationale. Pour que s’y déploie une approche des langues qui se fasse plus vivante que normative. Pour que la pluralité des langues, des usages et des cultures y trouve mieux sa place. Pour que nous allions avec nos élèves nourrir internet de riches et créatifs contenus. Pour que nous saisissions enfin la chance, exaltante, de l’humilité : « Il faut que les Français acceptent l’idée d’être des francophones comme les autres » (Leila Slimani, France-Inter, 19 mars 2026).
Jean-Michel Le Baut
