« Dans l’ensemble des interventions, personne ne parle jamais des finalités et des pratiques dans les accueils périscolaires, chacun produit du savoir sur les animateurices » écrit Jean-Michel Bocquet. Dans cette tribune, le pédagogue et chargé de cours à l’université Sorbonne Paris Nord, analyse les difficultés du périscolaire.
L’accueil périscolaire, un espace pédagogique
Les médias, les politiques, les décideurs, les experts en tout genre, découvrent depuis quelques mois ce qui se passe dans le périscolaire parisien. Les violences sexuelles, physiques ou psychologiques existent depuis longtemps dans cet espace, qui se veut éducatif, mais qui est systémiquement un lieu de violence.
Les nombreux articles de presse, de Cash Investigation à Médiapart en passant par Le Parisien ou Libération, mettent en cause les animateurs qui agressent sexuellement les enfants, les carences majeures de formations, le recrutement à la va-vite et les cadres qui cherchent à déplacer plutôt qu’à traiter les difficultés. Les émissions et articles de presse tentent d’expliquer ce qui se passe dans les accueils périscolaires via des expertises sociologiques, médicales voire politiques, les animateurices s’expriment par l’intermédiaire d’une organisation syndicale. Celle-ci n’a de cesse d’expliquer que les difficultés sont minoritaires, que la grande majorité des accueils périscolaires se passent bien et que les taux d’encadrement sont trop faibles.
Dans l’ensemble des interventions, personne ne parle jamais des finalités et des pratiques dans les accueils périscolaires, chacun produit du savoir sur les animateurices, mais personne n’est capable de produire une analyse systémique (ou institutionnelle) des violences que vivent les enfants dans les accueils de loisirs. Chacun dans sa bulle regarde la violence et personne n’est capable de comprendre et d’agir sur celle-ci, sans doute parce que personne n’est capable de faire un travail pourtant indispensable : regarder l’accueil périscolaire comme un espace pédagogique. Il faut bien dire que ni les experts, ni les décideurs, ni les politiques, ni les animateurices, ni les journalistes ne sont formés à la pédagogie, le déni est partagé et ce déni arrange tout le monde sauf les enfants.
Une histoire du périscolaire
Le périscolaire est né de la nécessité de garder les enfants, de l’effondrement des activités d’éducation populaire et de la volonté des municipalités de mettre en place un service pour leurs habitants. Ce sont les années 80 qui vont marquer une rupture forte entre la garde d’enfants par la famille et particulièrement les femmes, et la mise en place d’un service aux familles proposé par les communes pour garder les enfants.
Financé avec l’aide des CAF, les centres de loisirs extrascolaires (vacances scolaires) et périscolaires (temps scolaire) vont se développer et remplacer progressivement les activités (patronnages) proposées par les fédérations et mouvements d’éducation populaire.
Pour autant, ce service ne sera jamais un service public puisqu’il n’est pas une compétence obligatoire des communes ou communauté de communes. Les réglementations successives vont catégoriser les accueils, poser des normes en cas de déclaration, mais il reste que les centres périscolaires ne sont pas obligatoires, les politiques sont incitatives, territorialisées. Il existe encore beaucoup de communes où les centres périscolaires sont au mieux des garderies au pire des cours sous surveillance.
Une filière de la fonction publique territoriale incomplète
Faut-il aussi rappeler que la filière animation de la fonction publique territoriale est incomplète. Il n’existe pas de cadre de catégorie A de l’animation, les animateurices sont massivement des vacataires et des contractuel.les et bon nombre de collectivités délèguent ces accueils à des acteurs privés parfois associatifs, souvent issus des fédérations d’éducation populaire historiques.
Le périscolaire reste un objet hybride au financement complexe et sans réelle politique publique, la dernière est la création des projets éducatifs de territoire qui ont comme vocation de mettre l’ensemble des acteurs autour de la table contre des moyens financiers. Si cette politique montre, dans les communes où les acteurs se sont engagés des améliorations, les PEDT n’ont pas changé en profondeur les accueils périscolaires qui restent des garderies, puisque l’outil de gestion utilisé, la méthodologie projet, ne permet pas de travailler pédagogiquement.
Quels moyens et espaces pour les animateurices ?
Les animateurices doivent se contenter de préaux, de salles des fêtes, de cours de récréation (parfois oasis qu’ils n’ont pas le droit d’utiliser), de couloirs et de salles laissées libres par l’école à la suite d’une fermeture de classe. Les espaces de jeux ne sont ni pensés par les architectes, ni par les services techniques et encore moins par les enseignants qui vivent dans les écoles. L’animateurice fait avec ce qui reste et ce qui est accessible, non occupé par les autres, les professionnels aux fonctions clairement définies : la classe à l’enseignant, le gymnase aux entraineurs, la salle à manger aux agents de cantine, la cour oasis aux animateurices éducatives, les bibliothèques aux bibliothécaires…
Comment est-ce donc possible d’exercer un métier si important, si essentiel dans de telles conditions ? Comment est-ce possible de traiter avec vigilance et attention des enfants lorsque le déni et le mépris du métier est si fort ? Faut-il rappeler que lors du premier confinement, les soignants devant travailler, les animateurices ont rouvert des centres de loisirs dès les premiers jours pour garder leurs enfants, sans masque, sans protection, sans vaccin, sans applaudissement à 20h et sans un mot des ministres et secrétaires d’Etat au pouvoir. Il n’y a eu aucun Ségur pour les salaires, aucune valorisation, aucun article de presse… Essentiel, mais totalement invisibilisé. Essentiel mais avec les savoirs propres dénigrés : la pédagogie.
Jean-Michel Bocquet
