Ouverture du chantier
En ouverture de la journée, Dominique Bucheton souligne la gravité de la situation actuelle : tous les fondamentaux de notre Ecole républicaine s’effondrent ; le système est gangréné par la privatisation et la ségrégation ; cela met en danger l’avenir de notre nation, y compris son rayonnement intellectuel. Dans cette période de mutations profondes, elle appelle à « faire penser ensemble tout le monde » pour être force de propositions.
Dans une vidéo liminaire, Michel Develay éclaire plusieurs questions essentielles. La question, première, du rapport entre enseignant·es et parents : « il convient que les parents fassent la paix avec l’école », d’où l’importance du dialogue, et la nécessité de conduire les familles et les enfants à « s’autoriser à réussir à l’école ». La question, centrale, de la pédagogie : « tout ce qui permet d’apprendre ne se joue pas qu’au sein de la classe », mais il nous faut alors aider les élèves à trouver du sens à l’Ecole, aux situations, aux disciplines, il nous faut déployer une pédagogie qui implique (problématisation, investigation, structuration), il nous faut « identifier des questions ontologiques dans les savoirs enseignés ». La question, enfin, de l’orientation : il s’agit d’aider les enfants à s’ouvrir à d’autres domaines, ce qui suppose de travailler très tôt sur les projets d’orientation (une enquête sur des lycées a montré que l’absence de ce travail contribuait même à amplifier l’absentéisme). Michel Develay invite chacun·e à s’interroger : « Des enfants de familles défavorisés méritent une pédagogie riche de possibles. Moi, là, ou j’enseigne, que pourrait être une telle pédagogie ? »
Prendre en charge tous les enfants ?
Toutes les pratiques enseignantes ne se valent pas en ce qui concerne la lutte contre les inégalités d’apprentissage, est-il aussi souligné. Notamment parce que l’Ecole trop souvent n’enseigne pas des compétences nécessaires au métier d’élève : celles-ci sont transmises, ou pas, par les familles… Aussi parce qu’il existe des « savoirs transparents », pour lesquels « on fait comme si cela allait de soi », ou encore de possibles malentendus de vocabulaire dans le passage d’une discipline à l’autre. Une dérive est pointée du doigt : la « cécité didactique » qui préfère focaliser sur les conditions socio-économiques plutôt que sur le point aveugle des méthodes d’apprentissage. Mais la difficulté est immense. Bien des enseignant·es font des choix, qui sont en réalité contraints, par l’institution, les programmes, l’environnement, le parcours personnel, la formation reçue ou non … Face aux inégalités socio-scolaires, bien des enseignant·es sont en souffrance ou en désespérance : « L’inclusion, je n’y crois plus », témoigne une enseignante pourtant fort engagée. L’Ecole doit aussi entendre cette usure pour accompagner et outiller davantage le personnel.
« Grand témoin » de l’atelier, Yves Soulé en rassemble les invitations : favoriser la coéducation en cherchant « de la connivence », repenser les partenariats (école, secteur médical, domaine social, métiers de l’enfance…), reconnaître et enseigner les inégalités en évitant les silenciations, intégrer la dimension sociologique dans la didactique, travailler aux espaces et temps scolaires, reconsidérer la relation entre contenus des savoirs, façon de les enseigner et rapport aux savoirs.
Evaluer sans exclure
S’orienter sans subir
Repenser une nouvelle culture commune
Comment mieux préparer les jeunes aux défis du monde contemporain ? C’est le thème d’une table ronde animée par Viviane Youx.
Denis Paget invite à repenser une « nouvelle culture commune », susceptible d’augmenter « les capacités nécessaires pour vivre et agir dans un monde contemporain plein de remises en question, plein de risques pour l’humanité et pour la planète entière ». Il nous faut « prendre le temps de construire progressivement un rapport à la connaissance qui n’est pas du tout celui du quotidien », « chercher le sens de tous les objets culturels sous toutes leurs formes : les sons, les images fixes et les images mobiles, les formes contemporaines du spectacle, le retour périodique des grands mythes humains, les façons d’habiter le monde, le rapport à la nature, la diversité des cultures, des peuples et de la planète… » Denis Paget propose « d’en finir avec des épreuves d’examen auxquelles on consacre un temps considérable en oubliant l’essentiel, renvoyé à des éducations transversales plus ou moins exploitées ».
L’Ecole française n’aime pas les pauvres, pauvres en capital économique, pauvres en capital culturel. C’est pourquoi, explique Jean-Michel Le Baut, elle ne cesse d’établir des hiérarchies, qui loin de démocratiser l’accès aux savoirs constituent des freins et des empêchements. Quelques mécanismes de stigmatisation et d’exclusion sont déconstruits.
« Les jeunes ne maitrisent pas la langue française » ? Plutôt que de faire mémoriser des listes de mots comme le préconise un conseiller bien en cour ministérielle, il convient de développer à tous les âges des pratiques langagières qui soient les plus régulières, les plus nombreuses, les plus ouvertes, les plus créatives et réflexives possibles, et ce avec d’autant plus d’urgence que l’IA cherche à coloniser notre vocabulaire, notre pensée, notre imaginaire. Plutôt qu’une langue normative et uniformisée, c’est aussi une langue vivante, diverse et évolutive, qu’il convient de considérer et de travailler à l’Ecole.
« Les jeunes ne lisent plus » ? En réalité, la pratique baisse aussi chez les adultes et la norme sociale a réduit la lecture à celle des livres, forcément imprimés, essentiellement de nature littéraire, c’est-à-dire avec un enjeu esthétique. C’est pourquoi l’Ecole doit accepter l’idée que se transforment actuellement les supports, les genres, les formats, les formes, les modalités de la lecture et que les jeunes sont acteurs et actrices de cette transformation culturelle majeure. Des pistes sont suggérées : accepter et exploiter davantage les réelles compétences de lecture buissonnière que nos élèves ont développées, ouvrir le champ des lectures possibles (littérature ado, littératures étrangères, bandes dessinées, mangas, narrations visuelles, textualités numériques …), déployer des dispositifs pour entendre et valoriser la parole du sujet lecteur …
« Les jeunes sont accaparés et abrutis par leurs écrans » ? Plutôt que de creuser par nos paroles méprisantes le fossé entre l’Ecole et le monde, exploitons bien davantage les si diverses possibilités de notre environnement numérique, par exemple l’appétence actuelle des élèves pour l’écriture. Ne laissons pas la culture numérique devenir le rouleau compresseur des inégalités comme le fut avant elle la culture du livre : amenons les élèves (tous les élèves) à apprendre à publier sur internet pour se sentir acteurs et actrices à part entière d’une culture participative, ou encore à comprendre les possibilités, le fonctionnement, les limites des agents conversationnels.
Il ne s’agit pas de substituer une culture à une autre. Il s’agit d’intégrer pour réconcilier : aller chercher les élèves là où ils sont pour orchestrer un déplacement. Il s’agit même d’intégrer pour reconnaitre : « Je plaide ici pour une Ecole de la considération, culturelle, envers sa jeunesse. Je plaide pour que plutôt que de la honte, d’ignorer, elle produise enfin chez tous et toutes de la fierté, d’apprendre. »
On le voit : l’Ecole a bien des devoirs, mais aussi des champs d’action qui lui sont propres pour « démultiplier la culture, les outils pour la mobiliser et la mettre en travail » comme l’exprime Dominique Bucheton dans sa conclusion. Le combat contre les inégalités socio-scolaires, c’est aussi une « bataille avec les programmes, les contenus et les méthodes ». Chantier grand ouvert…
Jean-Michel Le Baut
