C’est une affaire qui avait interrogé la capacité de l’institution scolaire à écouter et protéger ses personnels. Dans le collège Politzer de La Courneuve en Seine-Saint-Denis, une enseignante a été la cible de plus de 4 500 appels et messages malveillants, et d’une menace de mort. Face à cette campagne de harcèlement, la réponse initiale de l’administration avait suscité incompréhension et colère.
Une situation intenable
Réuni en conseil de discipline, l’établissement a prononcé à l’encontre de l’élève mise en cause une exclusion définitive avec sursis. Une décision vécue comme un choc par l’enseignante. « J’ai appris cette décision en fin d’après-midi. Ça a été très violent pour moi », témoigne-t-elle. « Je ne peux pas envisager de croiser cet élève. »
Car au même moment, la justice suit son cours. L’élève, identifiée par les enquêteurs, fait l’objet de poursuites pour harcèlement et usurpation d’identité, après trois dépôts de plainte successifs. Une audience est prévue le 9 juin 2026. Dans le cadre de la procédure, un contrôle judiciaire interdit tout contact avec l’enseignante. Dès lors, maintenir l’élève dans le même établissement revenait à créer une situation intenable : comment garantir l’absence de contact dans un lieu partagé ?
Souffrance de l’enseignante et de l’élève
Au-delà de la contradiction juridique, c’est le sentiment d’abandon qui domine chez l’enseignante. « La situation de l’élève a été prise en compte, mais il y a eu peu d’égard pour la mienne », explique-t-elle. La proposition d’une rencontre avec l’élève, évoquée un temps, a été vécue comme « très violente ». Dans l’établissement, les collègues se disent « abasourdis » et « dans l’incompréhension ». « On s’interroge sur le curseur de la gravité », confie l’enseignante, aujourd’hui épuisée. « Je suis très fatiguée. Je n’avais pas dormi de la nuit. » Les milliers d’appels et messages témoignent d’un harcèlement répété.
L’enseignante connaissait l’élève. Elle évoque une jeune fille « fragile psychologiquement », en souffrance. « Jamais je n’aurais soupçonné qu’elle m’en voulait à ce point », confie-t-elle.
Une réaction institutionnelle tardive
Ce n’est qu’après une mobilisation syndicale que la situation a évolué. Le syndicat SNES 93 a alerté le rectorat. La protection fonctionnelle a été accordée à l’enseignante, et la semaine dernière, la direction académique a finalement décidé de changer l’élève d’établissement. « Ça a été un soulagement », reconnaît l’enseignante. « Mais aussi une source de colère. »
Une inquiétude pour toute la profession
Au-delà de ce cas, l’affaire laisse des traces. « Beaucoup de collègues sont choqués et inquiets de voir tout ce qu’il a fallu pour que ça bouge », souligne-t-elle. Pour nombre d’enseignants, cette situation alimente un sentiment déjà présent : celui d’une protection insuffisante face aux violences, et d’une reconnaissance encore trop fragile de la gravité du harcèlement dont ils peuvent être victimes. Dans cette affaire, il aura fallu des milliers d’appels, plusieurs plaintes, une enquête judiciaire, une mobilisation collective et une exposition médiatique pour qu’une mesure de protection évidente soit finalement prise, relève l’enseignante.
« Nous ne sommes pas dupes : la situation s’est résorbée parce que nous avons été lanceuses et lanceurs d’alerte par une grève massive le 17 mars appuyée de relais médiatiques » écrivent les personnels à l’issue de l’audience du 14 avril. Les services du rectorat n’ont reconnu aucun dysfonctionnement, regrettent les personnels mobilisés, voire désabusés soutenus par les sections de la FSU et de la CFDT. Ils dénoncent dans un communiqué le mépris pour leur mobilisation de la part d’une hiérarchie qui « refuse une nouvelle fois de considérer la parole d’une victime« . Les personnels demandent le non retrait du la journée de grève pour lancer l’alerte, mais aussi « des moyens adaptés pour le suivi et l’accompagnement psychologique de l’ensemble des élèves ».
Des moyens pour la santé mentale des élèves
« Nous rappelons que la majorité des faits de violences graves dans les établissements scolaires ces derniers mois est due à des élèves en situation de souffrance psychique (…), sans que des moyens supplémentaires aient été affectés à la santé mentale des élèves(pôles médico-sociaux, médecine scolaire, PSY-EN, pédopsychiatrie…) » soulignent les personnels mobilisés. Ils poursuivent et alertent « l’élève auteure était connue comme ayant de graves fragilités, et le manque d’outils de suivi, chronique dans notre département, n’a pas permis un accompagnement en amont, et jette le doute sur celui qui sera mis par la suite ».
Djéhanne Gani
Dans le Café pédagogique
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