Après plusieurs morts de mineurs en stage, dont celle de Calvin Simon, 15 ans, la place croissante de l’entreprise dans la scolarité est vivement contestée. Entre manque de préparation, encadrement insuffisant et réformes critiquées, familles et syndicats dénoncent un système qui expose les jeunes au danger plutôt que de les protéger.
Alerte des organisations syndicales
« Le travail tue, et les jeunes en sont les victimes » dénonce une tribune collective CGT, FSU et Solidaires. Vendredi 17 avril, Calvin Simon, 15 ans, élève de seconde en lycée professionnel, est décédé lors d’un stage dans une entreprise de matériaux de construction, écrasé par un chariot élévateur. Ce décès s’inscrit dans une série d’accidents impliquant des mineurs en entreprise et relance la question de la sécurité des élèves en stage.
Les organisations syndicales rappellent qu’en 2025, plusieurs mineurs sont morts en immersion en entreprise, et qu’un collégien décédé en 2022 reste le plus jeune mort au travail. Pour elles, cela démontre que « l’entreprise n’est pas un lieu de formation adapté aux plus jeunes ». « En un an, six mineurs sont décédés lors de stages ou d’immersions en entreprises » alerte le SNUEP-FSU. Le syndicat insiste : « ce ne sont pas des faits divers mais la conséquence de choix politiques augmentant le temps de présence des jeunes mineurs en entreprise, surtout celles et ceux de milieux populaires, et réduisant leur protection ».
Dans le même sens, la CGT Éduc’action estime que ces situations ne relèvent pas du hasard mais d’un système : la mort d’un élève de 15 ans serait « la conséquence […] que l’entreprise (poussée par une logique de rentabilité), n’est pas un lieu de formation initiale et qu’elle peut s’avérer dangereuse, et que […] l’encadrement et les garde-fous institutionnels ne sont pas suffisants ».
Des risques documentés et une vulnérabilité accrue
Les données renforcent ces alertes : selon l’INRS, les 15-24 ans subissent en moyenne « 2,5 fois plus d’accidents du travail que l’ensemble des salarié·es ». La tribune souligne également des chiffres préoccupants : 32 à 38 décès de travailleurs de moins de 25 ans en 2023 selon les régimes de protection sociale. Les jeunes en stage ou en apprentissage sont de plus exposés aux produits dangereux (CMR), aux tâches à risque et à des situations de subordination qui peuvent limiter leur capacité à signaler des problèmes ou des violences.
Réactions politiques, opposition de la gauche
Le gouvernement a annoncé une mission pour « renforcer les conditions de sécurité » des stages. Le ministre du Travail a rappelé que « la prévention des accidents du travail graves et mortels […] est une priorité ». Le ministre de l’Éducation reconnaît qu’« il y a probablement des choses à régler », tout en défendant le dispositif existant et la présence des élèves en entreprise. Une position contestée par la CGT Éduc’action, qui affirme que les stages « renforcent et reproduisent les inégalités sociales », les discriminations sociales, territoriales et de genre, et reposent « essentiellement sur le réseau familial ».
A l’initiative des députées communistes Elsa Faucillon et Soumiya Bourouaha, des parlementaires de gauche (PC, PS, LFI, Ecologistes) dans une tribune de l’Humanité dénoncent ces stages et « l’obsession des gouvernements à lancer toujours plus tôt les enfants dans le monde de l’entreprise. » Ils demandent « la suspension des stages d’observation pour les mineurs, le temps de définir un cadre strict garantissant pleinement leur sécurité ».
Une politique éducative vers plus d’entreprise critiquée depuis des années
La tribune CGT-FSU-Solidaires replace ces accidents dans une évolution plus large : depuis les années 1980, la place de l’entreprise dans la scolarité n’a cessé de croître : stages en lycée professionnel, séquences d’observation au collège, et stages obligatoires en seconde. Elle s’est accélérée sous les derniers quinquennats macronistes avec les stages de seconde, le développement de l’apprentissage et les réformes du lycée professionnel.
Pour les organisations syndicales, cette logique repose sur un « dogme de l’entreprise formatrice », alors que « l’entreprise n’est pas un lieu émancipateur et sécurisé ». Elles soulignent aussi la détérioration des conditions de travail et le manque de formation des tuteurs, rendant ce modèle « inopérant notamment pour les plus jeunes ». Elles rappellent que « depuis une quarantaine d’années, l’Éducation nationale réaccentue la place de l’entreprise dans le cursus scolaire », avec des élèves parfois envoyés en entreprise dès 14 ans. Cette évolution s’accompagne donc d’une réduction du temps scolaire et d’une logique contestable : « leur développement est synonyme de réduction du temps passé à l’école et d’aggravation des inégalités sociales ».
Des inégalités, un encadrement affaibli, des dispositifs contestés jusque dans leur principe
Les critiques convergent également sur l’affaiblissement progressif des protections : assouplissement des contrôles, recul de l’inspection du travail, et multiplication des dérogations permettant l’exposition des mineurs à des situations dangereuses et d’un encadrement jugé insuffisant, dans un contexte où les élèves sont parfois envoyés en entreprise dès 14 ou 15 ans. Les syndicats demandent le rétablissement des autorisations préalables de l’inspection du travail pour les travaux dangereux, le renforcement des contrôles et le droit de retrait pour les jeunes.
Les organisations syndicales exigent « la suppression des stages d’observation pour les élèves de troisième et de seconde générale et technologique, qui creusent les inégalités socio-économiques que subissent les élèves, sont trop peu préparés et s’opposent, en l’état, aux principes d’émancipation qui doivent guider les politiques éducatives ».
Selon elles, ces dispositifs doivent être supprimés car ils ne garantissent ni sécurité ni intérêt pédagogique suffisant.
Les PFMP : utiles mais …
Dans la voie professionnelle, les périodes de formation en milieu professionnel (PFMP) sont reconnues comme utiles pour valider des compétences. Mais leur extension est critiquée suite aux réformes des gouvernements du président Macron. Pour le SNUEP-FSU, elles doivent rester des temps encadrés, en lien avec la formation. Le syndicat rappelle que « c’est au lycée professionnel que l’on forme et que l’on prépare le mieux les futur·es travailleurs et travailleuses », et que les stages doivent rester secondaires par rapport aux apprentissages scolaires.
La sécurité par la formation préalable
Sans préparation suffisante, les stages peuvent devenir des périodes d’exposition aux risques plutôt que de découverte professionnelle. Les syndicats insistent sur une formation obligatoire avant toute entrée en entreprise, sur les risques professionnels, les droits des salariés et les règles de sécurité. Les données sont jugées parlantes : les jeunes formés aux risques seraient « 2,5 fois moins victimes d’accidents du travail ».
Des familles en colère et une responsabilité contestée
Les familles de victimes dénoncent un système défaillant. Certains parents évoquent des « manquements » graves dans l’encadrement et une absence de suivi réel. D’autres dénoncent une responsabilité diluée entre entreprises, Éducation nationale et conventions de stage.
Pour Arnaud Darthenay, le père d’Axel, un élève décédé l’an passé durant un stage :
« en urgence, il faut stopper les stages de seconde générale. Les enfants ne sont pas préparés à aller en entreprise et les entreprises ne sont pas toutes capables d’encadrer ces jeunes. » Il ajoute : « 5 mineurs sont morts pendant des stages organisés par l’éducation nationale en 2025. Nous avons l’impression que l’Education nationale se moque de ce qui peut arriver aux enfants pendant leurs stages. » Ce témoignage dénonce un manque de préparation, de suivi et de réponse institutionnelle après les morts d’élèves.
Un débat de société sur la place de l’enfance et le rôle de l’école
Au-delà des dispositifs scolaires, c’est une question plus large qui est posée, celle de la place des mineurs dans le monde du travail. La tribune rappelle que selon la Convention internationale des droits de l’enfant, toute personne de moins de 18 ans est un enfant et doit être protégée.
Entre objectifs d’orientation, logique économique des entreprises et impératif de protection des mineurs, le modèle des stages scolaires apparaît aujourd’hui de plus en plus contesté.
Derrière les drames récents, un débat de fond s’impose : comment concilier orientation, éducation, sécurité, émancipation. Les stages doivent-ils rester un pilier de la scolarité ou être profondément repensés, voire supprimés pour certains niveaux ? Pour les syndicats, la réponse est claire : « les enfants doivent être à l’école et non soumis à la dangerosité de l’entreprise ».
Djéhanne Gani
Dans le Café pédagogique
