Un colloque sur la petite enfance organisé par un syndicat d’enseignants, cela peut surprendre au premier abord mais au moment où on travaille sur la refondation de l’école primaire et de la maternelle en particulier, il n’est pas illégitime que des enseignants s’intéressent à ce qui se passe avant l’école maternelle et ainsi avoir une vision plus globale de la question. Pour Jean-Luc Villeneuve, président de l’IREA, « ce colloque est là pour contribuer à la réflexion générale sur la petite enfance. De nombreuses institutions se côtoient dans ce domaine vaste et fluctuant. Il parait nécessaire aussi pour l’Education nationale de (re)penser l’accueil des 2-3 ans… » Et dans l’assistance, il y a plus de personnels de la petite enfance ou de services municipaux que d’enseignants (vacances obligent ?).
La deuxième conférence animée par Anne Marie Chartier, historienne de l’éducation, va fixer des repères historiques et comparer les prises en charge dans différents pays du monde. Dans de nombreux pays émergents, la prise en charge pré-scolaire ou scolaire est faite par des organisations non gouvernementales. On est sur des politiques sociales et non pas éducatives. « Dans certaines cultures, confier son enfant à une personne extérieure à la famille est blâmable. Rejet ou dénégation sont des perspectives certes archaïques, mais comment faire entrer dans la tête des familles défavorisées ce qui est l’idée de la culture dominante en Europe. On demande à ces pays de faire en quelques années ce que nous avons fait en un siècle. » En Allemagne, Froebel est à l’origine des jardins d’enfants, initialement modèle d’accueil des jeunes enfants des milieux populaires, basé sur le jeu, les relations sociales, l’enrichissement culturel. « Il est récurrent de constater que les modèles conçus pour les classes populaires deviennent de magnifiques modèles pour les familles culturellement aisées ! », précise la conférencière. Les jardins d’enfants sont d’inspirations très diverses : catholiques, protestants, influencés par les travaux de Pestalozzi, Montessori ou Steiner. Il ne s’y pratique pas d’apprentissage de la lecture ou de l’écriture. On s’adapte aux capacité d’attention du jeune enfant qui ne fréquente que par demi-journée.
Les travaux reprennent avec Agnès Florin, psychologue du développement, à qui on a demandé de présenter l’état des recherches sur le sujet. Elle est passionnée par son sujet et l’illustre de nombreux exemples. « Nos connaissances sur le bébé ont beaucoup évolué depuis quelques années. Notre regard sur lui a changé, on sait depuis « Le bébé est une personne » qu’il a des compétences cognitives, émotionnelles beaucoup plus grandes qu’on ne l’avait imaginé ». Dès les premières semaines de la vie, il est curieux et va s’intéresser plus à ce qui est nouveau qu’à ce qu’il connait déjà. La permanence de l’objet est bien antérieure à ce que Piaget avait conçu à l’époque. Il se différencie d’autrui : il fait la différence entre une stimulation sur la joue de lui même ou d’un autre, si un objet bouge seul ou sous l’effet d’une action de son corps. « Les compétences des enfants sont celles que les adultes sont capables de leur reconnaître. Il faut être attentif à leur appétit et ce, d’autant plus à l’école que la famille ne peut le faire à la maison. »
Viviane Bouysse, inspectrice générale de l’Education nationale, enchaine avec, elle aussi, beaucoup de conviction. « Même si le rapport que j’ai co-piloté ne la ménage pas, je défends l’école maternelle. » Pour mieux la transformer ? Pourquoi la défendre : parce que c’est un service public, gratuit, dont on contrôle et évalue la qualité et qu’on y fait faire des apprentissages. Elle fait partie du système éducatif dont elle a les contraintes. C’est un mode d’accueil collectif. « Presque 100% des enfants sont accueillis quelque part. On peut la critiquer mais si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer ! Il faudrait plutôt nous réjouir de ce qu’elle existe. » Elle a beaucoup évolué ces dernières années. La conviction qu’on peut contrecarrer les inégalités par une prise en charge précoce en Education prioritaire date des années 1981-82. Un rapport sur la prévention de l’illettrisme, sous le ministère Chevènement, en 1984, le développement des bibliothèques centres documentaires (BCD), de la littérature jeunesse font qu’on met en avant la culture de l’écrit à l’école. En 1989, on solidarise la maternelle au primaire avec la politique des cycles. Cela rejaillit sur ce qu’on va faire à l’école maternelle.
La co-éducation, le partenariat peuvent être sources de conflit, mais la contradiction est utile pour se construire, dit Frédéric Jesu, pédopsychiatre et militant des droits de l’enfant, devant une assistance plutôt clairsemée ce 2ème jour et constituée de personnels petite enfance majoritairement. Il affirme d’emblée que la co-éducation ne va pas de soi. La notion de conflit potentiel existe réellement. En effet, dans le paysage, les personnages de l’accueil sont multiples, les lieux aussi. Au sens large, il faut aussi prendre en compte les employeurs, la famille proche, les collectivités… « On attend donc une cohérence entre ces différents milieux, entre tous ces adultes. Le petit enfant est particulièrement sensible aux contradictions, aux incohérences qui peuvent exister entre ses parents, entre ses parents et les professionnels, entre les différents professionnels… On commence à mieux comprendre que « ce qui se fait pour les personnes mais sans elles risque de se développer contre elles» et qu’il faut travailler avec les parents. Leur place est encore marginale dans les structures, il plaide pour leur participation à la réflexion et à l’évaluation des projets des structures. En terminant son propos, il revient sur les tensions de l’éducation : tenir et lâcher, accompagner et émanciper. « L’enfant se développe entre le « je » et le « nous ».
Isabelle Racoffier, présidente de l’AGEEM (Association générale des enseignants et enseignantes d’école maternelle) parle des tensions qui peuvent exister dans le travail entre enseignantes et ATSEM (agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles), en prenant appui sur sa propre expérience. Les ATSEM sont sous la responsabilité fonctionnelle du directeur d’école durant leur temps de travail mais dépendent du maire de la commune. C’est parfois difficile de régler des conflits à l’interne. Si les choses ne sont pas suffisamment pensées en amont, les intérêts particuliers des unes et des autres, parfois contradictoires, peuvent créer des tensions. Parfois ce sont des relations interpersonnelles compliquées qui peuvent se faire jour. Cependant il faut constater que certains parents, éloignés de l’école, préfèrent s’adresser à l’ATSEM (plus proche d’eux ?) qu’à l’enseignante et les enfants ne font pas la différence entre la maitresse et la « dame qui porte une blouse ». Souvent tout est fait pour donner aux ATSEM l’aspect « maternel » et corporel et aux enseignants le « paternel » et le développement de la « tête ». « Il manque du temps pour échanger, expliquer les objectifs pédagogiques de tel ou tel projet ou d’un changement d’organisation au sein de l’école. » dit Isabelle Racoffier.
Thierry Cadart balaie l’état de la réflexion du SGEN sur de nombreux sujets abordés pendant ces 2 jours. « Le syndicat est attentif à la scolarisation précoce en Education Priroritaire, aux liens, aux transitions. Les classes passerelles sont une réponse efficace. La prise en compte des rythmes des enfants est à considérer avec les contraintes de la société. La question de l’articulation est primordiale et l’outil PEL paraît très pertinent dans le cadre d’un service public de la petite enfance. » Par rapport à la place de la grande section, il trouve qu’un cycle spécifique maternelle mettrait celle-ci à l’abri de l’école élémentaire mais la liaison entre les deux avec une place singulière à la GS est intéressante aussi… La question de la formation spécifique des enseignants d’école maternelle : il est bénéfique d’avoir un cadre spécifique d’exercice du métier mais pas question pour lui d’un « corps » à part, le SGEN militant depuis longtemps pour un corps unique de professeurs de la maternelle à l’université.
« L’accueil de la petite enfance est un enjeu de société majeur pour la nation tout entière, un enjeu éducatif global, un enjeu aussi pour les parents qui investissent beaucoup sur leurs enfants. C’est le premier motif de regroupement des petites communes. » « Il est indispensable d’avoir une vision globale des 0-6ans et de penser un passage progressif vers l’école en fonction de la maturité de l’enfant et la volonté des parents. » Il ose des positions fermes et tranchées. « Il faut déjà tirer le bilan de la politique petite enfance. On glisse de plus en plus vers le secteur privé lucratif. On ne peut pas continuer de financer service public et crèches privées, équipements publics et prestations individuelles (aussitôt reversées au secteur privé). Comme est bâtie la politique familiale en France, elle ne correspond plus au principe de justice sociale. Deux logiques s’affrontent, le marché ou le service. Il faut remettre à plat les financements. Il y a 300 000 places à créer. J’ose avancer qu’un service public diversifié ne coûterait pas plus cher ! On a fait un pas avec l’appel de Bobigny (Un des objectifs est : définir un projet éducatif global ambitieux pour l’enfance et la jeunesse sur tous les temps et les espaces éducatifs et sociaux). Il faut aller plus loin maintenant dans nos discours et nos pratiques. Il faut du courage politique. »
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