Cet article est la suite d’un premier, déjà publié par le café pédagogique, consacré à l’avenir des établissements scolaires, en particulier des bâtiments qui les accueillent et, plus précisément, de la façon dont cette question est abordée dans notre pays. L’article soulignait la situation de paralysie dans laquelle nous place une répartition absurde de responsabilités entre l’Etat et les collectivités territoriales, résultat d’une décentralisation inachevée, mise en œuvre par étapes et à contre cœur. L’Etat a confié en 1983 la responsabilité de la construction des collèges et des lycées aux départements et aux régions mais il a conservé la maitrise du programme, comme il le fait depuis toujours pour l’enseignement primaire avec les communes : l’Etat décide des contenus et des modalités de l’enseignement, les collectivités bâtissent à partir de ses préconisations. Vieille séparation du corps et de l’esprit…
Tant qu’il s’agissait de reproduire et d’améliorer l’existant, tout allait bien. Les départements et les régions ont été de bien meilleurs bâtisseurs que l’Etat. Mais au moment où il est devenu nécessaire d’envisager des changements qui pourraient être importants, la dilution des responsabilités est devenue un handicap sévère. Elle nous prive de la capacité à nous doter d’un imaginaire collectif afin d’exprimer ce que, collectivement, nous souhaitons que notre Ecole devienne.
Produire cet imaginaire n’est pas seulement affaire d’imagination. La méthode compte plus que tout. Or, les conditions ne sont pas réunies pour que l’éducation nationale et les collectivités territoriales, ensemble ou séparément, puissent en trouver le chemin. Les signes de cette impuissance sont multiples : qu’il s’agisse de l’Etat ou des collectivités, la réflexion prospective sur les bâtiments scolaires et, au-delà, sur l’avenir de l’Ecole, est bloquée ou cantonnée à des questions secondaires.
Comparaisons internationales
Les pays comparables au nôtre et qui sont confrontés à des enjeux du même ordre ne souffrent pas tous de cette difficulté. Là où les décisions peuvent se prendre localement, des écoles très innovantes surgissent comme celle d’Orestad au Danemark ou de Vittra-Telepfonplan en Suède mentionnées dans mon précédent article.
Dans ces projets et dans beaucoup d’autres qui témoignent d’une réelle dynamique d’innovation, on note que les usagers des établissements, c’est-à-dire les professeurs, les élèves, les personnels, les parents, tous sont systématiquement impliqués dans la conception des espaces et le choix des équipements. Mais ce n’est pas ici que la France se distingue de ses voisins. Rien n’interdit en effet aux maitres d’ouvrages que sont les collectivités et à leurs architectes de consulter les usagers dans leur travail de conception. Et, bien entendu, ils le font. On peut citer l’exemple très encourageant du lycée de Revin en cours de reconstruction en Champagne-Ardenne. Mais cette démarche se heurte dans notre pays à deux difficultés structurelles. En premier lieu, la marge de manœuvre y est étroite ; entre le référentiel de l’éducation nationale et les contraintes réglementaires de construction, il reste peu de place à l’imagination pour s’exprimer : espaces de circulation, hall d’accueil, restaurant. Mais le plus embarrassant est ailleurs. Qui sont en effet ces usagers que l’on implique dans la conception de « leur » établissement ? L’équipe de direction en place, les enseignants, les élèves, les parents de l’école, du collège ou du lycée actuel. Mais tous ne sont que des occupants très provisoires d’un établissement qui ne restera pas longtemps le « leur ». Au Proviseur ou au Principal qui orientera l’architecture de l’établissement dans le sens de ses convictions et de son projet, succèdera un autre auquel les choix de son prédécesseur ne conviendront peut-être pas. Et ce risque sera d’autant plus élevé que les choix du premier auront été audacieux.
La vraie différence
En France, l’école n’appartient pas à ceux qui l’occupent : elle appartient à la Nation. La différence entre le Walker Technology College de Londres et le lycée de Revin en Champagne-Ardenne ne tient pas à la bonne ou à la mauvaise volonté des personnes et pas davantage au talent des architectes (celui de Revin d’ailleurs est Anglais) ni à leur capacité à tenir compte des demandes des usagers. Elle tient à ce que dans un pays, l’Angleterre, les liens qui attachent l’établissement scolaire aux habitants et aux pouvoirs locaux sont sans commune mesure avec ceux qui prévalent en France. S’il nous venait à l’esprit de chercher, dans ce domaine, à imiter les Anglais, les Suédois ou les Danois, nous n’en serions que de pâles et maladroites copies. Devrions-nous alors remettre en cause notre modèle républicain, celui d’une école nécessairement uniforme dans ses implantations locales puisque la République, comme chacun sait, est une et indivisible ? Pas davantage. Ce serait choisir la voie qui commence par un obstacle insurmontable, une autre façon de nous condamner à l’impuissance.
Pour le coup, c’est bien d’innovation dont nous avons besoin. Mais d’une innovation dans la méthode, dans la façon d’aborder le problème et de le traiter, dans la façon de fixer les objectifs et les échéances ; pas dans les solutions que personne aujourd’hui n’est en mesure d’imposer à grande échelle. Les fauteuils et les murs à roulettes, les tables numériques et les plafonds pivotants, toutes ces ingénieuses trouvailles sont peut-être intéressantes mais seulement peut-être et, en tout état de cause, ne répondent pas à la question posée. Quant à la recette miracle de la « flexibilité » qui prétend préserver l’avenir en ouvrant plus largement le champ des possibles, elle ne satisfait que ceux qui acceptent de ne pas choisir.
Que faire ?
Nous ramenons de nos voyages une certitude : il faut impliquer les habitants dans la conception des espaces qui leur sont destinés. S’agissant de la France et de son école, cette consultation doit être menée à deux niveaux : national et local. Au niveau national, elle visera le système éducatif dans son ensemble. Au niveau local, elle se concentrera sur l’architecture des bâtiments et leurs équipements. Dans un pays enfin décentralisé et heureux de l’être, ces deux niveaux se fertiliseront naturellement.
Denis Meuret note dans son dernier livre (Pour une école qui aime le monde) que la plus grande victoire des partisans de la conservation du modèle ancien d’éducation est d’avoir convaincu les politiques d’éviter les grandes réformes dont personne, selon eux, ne veut plus. La méthode qu’il propose pour réussir là où tant de réformes parcellaires ont échoué est simple et véritablement nouvelle. Elle fait la part la plus belle aux usagers de l’école puisqu’elle consiste à confier à un groupe de jeunes gens la reformulation d’un nouveau modèle politique français d’éducation et à le faire endosser par le prochain Président de la République. De leur côté, la FING (Fondation Internet Nouvelle Génération) et Education & Territoires, la société que je dirige, s’engagent dans une démarche de prospective portant de façon spécifique sur le rôle du numérique dans l’éducation et qui se base, elle aussi, sur une démarche participative systématique.
Ces deux exemples ne sont destinés qu’à illustrer ce constat : non, décidément, tout n’a pas été entrepris pour tenter de sortir l’école française de l’ornière dans laquelle elle se trouve.
Si la participation des usagers est un enjeu capital au niveau national, elle l’est tout autant au niveau local. Mais là aussi, la réflexion sur la méthode doit primer. S’en remettre aux équipes en place dans les établissements est insuffisant. Il faut élargir le champ en impliquant des usagers inscrits dans la durée : les habitants des territoires concernés, en visant large, qu’ils soient ou non parents d’élèves, élus locaux, dirigeants et salariés des entreprises, agriculteurs, enfants des écoles et pensionnaires des maisons de retraite. Mais l’imagination doit surtout s’exercer sur les méthodes de consultation et d’implication de ces populations. Partout dans le monde, des laboratoires d’innovation sociale explorent des voies nouvelles de participation des usagers au design des services publics. En France, 27e Région, le laboratoire d’innovation pour la conception et la mise en œuvre des politiques publiques, s’inscrit dans ce courant depuis plusieurs années. Notre pays dispose d’une expérience et de talents qui pourraient être mobilisés, non pas pour inventer l’école du futur, ce n’est pas le sujet, mais pour ouvrir le chemin qui nous y conduira.
Toyo Ito et l’architecture du jour d’après
Lorsqu’une communauté humaine se trouve face à des questions si graves qu’elles lui donnent l’impression que plusieurs montagnes devront être soulevées avant de les résoudre, elle peut chercher l’inspiration et peut-être aussi une forme d’encouragement auprès d’autres communautés qui se sont trouvés confrontées, elles aussi, à des situations graves et ont réussi à les surmonter.
Le Japon a subi en mars 2011 une catastrophe d’une ampleur exceptionnelle. Une grande partie du Nord-Est du pays a été submergée par un tsunami, une centrale nucléaire a été endommagée provoquant des dommages matériels et humains considérables. La reconstruction sur les territoires dévastés a posé et pose encore aux architectes et aux pouvoirs publics des problèmes redoutables. Comment construire là où tout a été détruit ? A l’identique ? Ailleurs ? Autrement ?…
Toyo Ito, l’un des plus brillants architectes japonais vivants, lauréat en 2013 du Prix Pritzker, le Nobel des architectes, raconte dans un petit ouvrage traduit en français sous le titre « L’architecture du jour d’après » (Les Impressions Nouvelles) comment il a approché ces questions, comment elles ont transformé sa pratique de l’architecture et comment elles l’ont transformé lui-même. Architecte, malgré lui, du jour d’après, Toyo Ito a été conduit à renoncer à une architecture dont la forme est une manifestation de l’ego de l’architecte. Mais ce qui pourrait nous intéresser le plus ici, c’est que dans le cadre des chantiers de reconstruction auxquels il a participé, les relations qu’il a nouées avec les habitants ont orienté son travail de création dans une direction absolument nouvelle.
Nos écoles n’ont pas été dévastées par un tsunami. Mais notre système éducatif se trouve dans une situation de crise qui pourrait à terme le menacer dans son existence. L’expérience japonaise peut nous être utile. Elle nous confirme que l’innovation et la remise en cause sont nécessaires mais qu’elles doivent être investies bien plus sur la méthode, la relation avec les pouvoirs locaux, la participation des habitants et des usagers que sur l’objet final.
Serge Pouts-Lajus
Education et Territoires
Liens
Ecole, collège et lycée du futur – Première partie
Pour une école qui aime le monde, entretien avec Denis Meuret
FING, fondation Internet Nouvelle Génération
La 27e Région, laboratoire de transformation publique des Régions de France
