« Mon gâteau préféré », délicieuse comédie dramatique, illuminée par son héroïne, une veuve de 70 ans, décidée à sortir de la solitude et à retrouver une vie amoureuse, dès l’annonce de sa sélection en compétition au Festival de Berlin en février 2024, a déclenché immédiatement une riposte radicale de la part du pouvoir en place à Téhéran. Maryam Mogghaddam et Beghtas Sanaeeha, les deux scénaristes et réalisateurs, se sont vus confisquer leurs passeports et interdits de ‘savourer le plaisir de partager avec le public sur grand écran’ la vision de leur deuxième long métrage après « Le Pardon » [réquisitoire contre la peine de mort, 2021, et objet d’incessantes poursuites en justice].
Tournage périlleux, mouvement ‘Femme, vie, liberteé
Commencée à l’orée du mouvement ‘Femme, vie, liberté’ enclenché par la mort de la jeune Masha Amini, la réalisation sur trois ans de Mon gâteau préféré, au terme d’un tournage périlleux, enjambant règlementations en tous genres des idéologues religieux et des censeurs politiques, débouche sur le portrait lumineux de Mahin, la battante, incarnée avec malice et profondeur par Lily Farhapour. Avec les grands risques que prennent en Iran aujourd’hui, outre les cinéastes, les actrices et les acteurs investis dans des films en rupture avec les normes ‘artistiques’ et le moule étouffant d’une société totalitaire. Nous saisissons à quel point le spectacle de Mon gâteau préféré, toujours interdit dans son pays d’origine (où Maryam et Behtash, ses auteurs vivent et travaillent toujours quoi qu’il leur en coûte), constitue un scandale aux yeux des Mollahs et autres représentants d’une morale obscurantiste.
Dans les pas d’une femme désireuse d’indépendance
Pour ce faire, il suffit d’accompagner Mahin dans sa tonique escapade, de sa petite maison avec jardin à un autre quartier de Téhéran, ouverte aux surprises infimes, quelles soient désagréables au plus au point (et la mettent hors d’elle pour protester à grands cris, contre un brigadiste des mœurs prêt à l’arrêter, une jeune promeneuse au hijab mal placé sur les cheveux) ou quelles soient sources de plaisir et de joie retrouvés.
Mahin en effet n’a soudain plus peur de s’arrêter un temps dans un café, loin de son domicile et du regard soupçonneux d’une voisine, et de revenir chez elle en taxi. En compagnie du chauffeur, un homme seul, de sa génération, et qu’elle convie sans crainte à partager un moment tous les deux. A boire un verre (d’alcool interdit, de fabrication clandestine), manger, échanger, danser même. En remontant le temps et en jouissant du présent.
Liberté, trésor perdu
Dans un pays qui refuse aux femmes l’égalité de leurs droits avec les hommes, les considèrent comme des citoyennes de seconde zone et ‘scrute à la loupe les relations avec le sexe opposé en toutes circonstances’, selon les mots des réalisateurs, profitons pleinement de la vision emballante de la complicité affectueuse et généreuse, émergeant dans la douce intimité d’une habitation envahie par la musique, entre l’hôtesse Mahin et son invité Faramarz (Esmail Mehrabi, au jeu sensible et juste). Tissée dans le secret, protégée par la nuit, une relation humaine, belle, fragile, tragique. Inconcevable en pleine lumière dans l’Iran d’aujourd’hui.
Comme le confient ses créateurs, Mon gâteau préféré est un ‘conte enjoué ‘qui traite d’amour, de vie, et aussi de liberté, un trésor disparu dans notre pays’.
Usons sans attendre de la liberté dont nous disposons en allant voir Mon gâteau préféré.
Samra Bonvoisin
Mon gâteau préféré, film de Maryam & Behtash Sanaeeh-actuellement à l’affiche
Sélections, prix dans de nombreux festivals en 2024 : Berlin, Cabourg, Valenciennes, La Rochelle, Amiens, Royan ; Istanbul, Zurich, Gand, Chicago, Tokyo…
