Alors que les filles ont en moyenne un niveau scolaire supérieur à celui des garçons, dès qu’il est question de mathématiques, les plafonds de verre resurgissent. A moins d’être Marie Curie ou « d’avoir deux prix Nobel », les filières et métiers scientifiques leur font peur. Alors, si on leur faisait rencontrer des mathématiciennes d’aujourd’hui, bien vivantes et pas surplombantes ? Des femmes qui, à la manière de celles auxquelles la bédéiste Pénélope Bagieu a consacré ses albums Culottées, ont fait fi des préjugés et n’ont pas renoncé à leur amour pour les chiffres. Ainsi est né le projet des « Calculottées » que mènent depuis quatre ans en classe de 4ème, dans un collège de Roissy en Brie de l’académie de Créteil, Lydie El Halougi, professeure de mathématiques, et Jeanne Bloch, professeure de français. Présente au Forum 2025, cette dernière répond aux questions du Café pédagogique.
Vous menez depuis 4 ans un projet intitulé « Les Calculottées » : un bien joli mot-valise ! Pourriez-vous nous en expliquer la signification et l’origine ?
Ma collègue Lydie El Halougi et moi avons voulu rendre hommage à Pénélope Bagieu, et à sa bande dessinée Culottées, qui nous a inspiré ce projet. C’est une super BD qui raconte, en quelques planches, la vie de femmes qui ont fait des choses incroyables et dont on ne parle jamais. Nous avons eu envie, nous aussi, de mettre des femmes à l’honneur, en particulier dans le domaine des mathématiques où elles sont très peu représentées. « Calcul » + « culottées » : le nom était tout trouvé !
Pourriez-vous nous expliquer comment se déroule le projet ?
Nous étudions tout d’abord les Culottées de Pénélope Bagieu en français. Les élèves aiment la bande dessinée en général, ils en lisent volontiers et pour le plaisir. Par ce travail, ils découvrent que c’est un genre riche, plein de potentiel et qui peut transmettre des messages forts. Ils se familiarisent avec la place des femmes de sciences dans notre histoire via des visites thématiques au Musée des Arts et Métiers et au Panthéon.
Ensuite, ils rencontrent des mathématiciennes actuelles : cette année, c’était Nathalie Ayi, Sylvie Benzoni-Gavage, Virginie Ehrlacher, Julie Delon, Anne Canteaut, ainsi que l’autrice Sylvie Dodeller, qui a écrit un livre consacré à l’extraordinaire Sophie Germain, et Anne Loyer et Claire Gaudriot qui ont consacré un bel album à Ada Lovelace. Ils réalisent ensuite en groupes des bandes dessinées sur des mathématiciennes, à la manière des Culottées.
Votre projet a donc aussi une dimension créative et artistique : pourriez-vous nous en dire davantage ?
Depuis deux ans, la classe qui travaille sur ce projet est une classe à PAC (classe à projet artistique et culturel). De ce fait, les élèves ont la chance d’être accompagnés dans la réalisation de leur BD par l’illustrateur Jérémie Garcin, qui leur apprend les différentes étapes de création, depuis le storyboard jusqu’aux techniques de l’aquarelle et de la peinture au café. Une fois finalisées, les BD sont exposées dans l’établissement. Les élèves et les personnels votent pour leur Calculottée préférée et les gagnants reçoivent des petits cadeaux à l’effigie de leur Calculottée, ainsi que des cadeaux offerts par Casio dans le cadre de leur programme Women do science.
Les BD ont aussi été exposées dans la médiathèque de la ville, et très récemment, elles ont été sélectionnées pour l’exposition « Sur la planche – la BD dans tous ses états » dans la galerie du rectorat de Créteil. Nous avons aussi eu la belle surprise de voir cette sélection de BD imprimées dans un livret par les services du Rectorat. Depuis 2024, en fin d’année scolaire, les élèves présentent également leur travail au Musée du Louvre à l’occasion de la Nuit des Musées.
Un projet pour déconstruire les représentations des femmes et des sciences, c’est encore nécessaire aujourd’hui ?
Les études sur le sujet nous montrent que même si les filles ont un meilleur niveau scolaire en moyenne, elles sont sous-représentées dans les filières scientifiques. Cela s’aggrave encore dans les métiers scientifiques : par exemple, une étude de 2019 montre que 23% seulement des ingénieurs sont des femmes. Or la représentation et les modèles qu’on donne aux enfants sont primordiaux, on sait que cela a un impact. Ce projet essaie aussi d’éviter le « complexe de Marie Curie » en donnant une diversité de modèles qui ne soient pas écrasants. Faire participer des mathématiciennes actuelles, qui viennent parler directement de leur expérience aux élèves, facilite l’identification et sort La Mathématicienne de l’exception : on n’a pas besoin d’être « la première » ou d’avoir deux prix Nobel pour faire des maths !
Ces freins, ces plafonds de verre, vous les sentez toujours présents chez vos élèves filles ?
Les chiffres le montrent, mais nous le voyons aussi : nous avons généralement le sentiment que les filles sont aussi à l’aise que les garçons en cours de mathématiques. Or, si l’on étudie précisément la participation des élèves, on s’aperçoit qu’elle n’est pas égalitaire du tout et que les garçons prennent beaucoup de place. Cela se ressent aussi au niveau de l’orientation : en fin de 3e, les garçons envisagent spontanément et sans hésitation des métiers des sciences et de l’industrie, les filles non. Nous pensons qu’il faut aussi questionner notre façon d’enseigner et nous interroger sur nos propres biais : si les filles désertent aussi massivement les filières mathématiques, nous avons forcément une part de responsabilité.
Et les garçons, qu’en disent-ils ? Adhérent-ils au projet, sont-ils conscients du poids de ces stéréotypes et prêts à devenir des alliés, ou ne se sentent-ils pas concernés ?
Les garçons sont enthousiastes et s’investissent dans le projet, mais c’est difficile de savoir s’ils en mesurent vraiment les enjeux ou la portée. J’espère que, même s’ils n’ont pas de grande révélation, nous réussissons à planter des petites graines et à faire évoluer leurs représentations.
Quel bilan tirez-vous, après quatre ans d’expérimentation, de ce projet ? Partantes pour une 5ème édition ?
Le bilan est très positif ! Ce projet permet à chaque élève de mettre ses compétences au service de sa réalisation : certains prennent davantage en charge la partie artistique, d’autres la rédaction du texte, d’autres encore l’organisation de la page,… Chacun trouve sa place et participe ! Les élèves sont contents de leur réalisation, et leur fierté augmente avec la visibilité qui leur est accordée : le Louvre, le rectorat, ou être reposté par Pénélope Bagieu, ce n’est pas rien ! Au lycée, ils pourront aussi mettre en valeur leur travail sur Parcoursup.
Nous sommes très heureuses de voir les élèves s’emparer du projet et le diffuser autour d’eux : les professeurs des écoles voisines souhaitent qu’ils viennent en parler à leurs élèves afin de les sensibiliser dès le plus jeune âge ! Alors, évidemment, on continue !
Propos recueillis par Claire Berest
BD réalisée par les élèves durant l’année 2023-2024.
« Sur la planche, la BD dans tous ses états »
Catalogue d’exposition sur le site de l’académie de Créteil
