Il y a 100 ans, Jean Cocteau, poète, peintre, dramaturge, écrivain, s’essayait pour la première fois au ‘cinématographe’ (sa terminologie préférée) après un essai intitulé Jean Cocteau fait du cinéma dont aucune trace n’a jamais été retrouvée. Pour célébrer ce centenaire, Splendor films réunit sur grand écran deux œuvres en habits neufs, la première Le Sang d’un poète (1930) et la dernière Le Testament d’Orphée (1960). Une occasion exceptionnelle de (re)découvrir le talent singulier d’un créateur prolixe qui se voulait avant tout ‘poète de cinéma’.
Le Sang d’un poète constitue donc les premiers pas officiels de Jean Cocteau au cinéma. Avec, dans les rôles principaux, Enrique Riveros et Lee Miller [modèle, égérie de Man Ray, future photographe de guerre américaine durant la Seconde Guerre Mondiale, notamment], aux costumes Coco Chanel, à la musique Georges Auric ; Jean Cocteau cumulant les fonctions de scénariste, monteur et réalisateur. En plein essor du cinéma parlant (le premier long métrage sonore, américain, date de 1929), L’Age d’or de Luis Bunuel est interdit par la censure tandis que sortent A propos de Nice de Jean Vigo, La petite Lise de Jean Grémillon et Sous les toits de Paris de René Clair. Jean Cocteau, pour sa part, conçoit un film-poème, fantastique, onirique, apte à capter l’invisible, dans lequel il explore en tableaux successifs les déviances humaines – et les siennes propres – à travers une descente aux enfers métaphorique.
La restauration 4K, réalisée par ‘L’Image retrouvée’ à partir d’éléments conservés par la Cinémathèque Française, restitue toute sa puissance au fantastique en Noir et Blanc et met en évidence sa dimension expérimentale.
Le Testament d’Orphée porte son titre avec ostentation. Convoquant son Panthéon personnel (Jean Marais, Maria Casarès, Picasso…), Jean Cocteau se met en scène lui-même dans un songe éveillé, errant dans le temps et dans l’espace au milieu de créatures mythologiques et fantasmagoriques. Après l’autobiographie travestie avec Orphée en 1950, Cocteau se dévoile dans ce dernier ‘film-testament’, produit grâce au soutien de François Truffaut. En cette année 60, matériel léger, tournage en extérieur, remise en question du scenario et des studios, la ‘Nouvelle Vague’ fait encore des siennes ; A bout de souffle de Jean-Luc Godard, Les Bonnes Femmes de Claude Chabrol, Tirez sur le pianiste de François Truffaut, entre autres, sortent sur les écrans tandis que Le Trou de Jacques Becker, Les Yeux sans visage de Georges Franju, Plein Soleil de René Clément ou La Vérité d’Henri-Georges Clouzot sont également à l’affiche.
La restauration du Testament d’Orphée, réalisée par Eclair à partir du négatif original image et son, nous donne à nouveau accès à cette œuvre ultime d’inspiration autobiographique ; elle nous permet aussi de mesurer la place particulière dans l’histoire du cinéma français et l’originalité d’un artiste qui voyait la pratique de cet art « comme un moyen de faire de la poésie plastique ».
Cocteau et son usage de « l’encre lumineuse de l’écran »
Renvoyé du lycée Condorcet, ayant échoué deux fois au baccalauréat, Cocteau (1889-1963) après un départ précoce du foyer familial (à l’âge de 9 ans, il connaît le traumatisme du suicide paternel), se jette très tôt dans l’écriture en général, la poésie en particulier. Un instinct de survie qui évitera au jeune homme de continuer à filer un mauvais coton ; et le fera président du jury du Festival de Cannes par deux fois en 1953 et en 1954 et élu membre de l’Académie française en 1955 ! Sans revenir sur l’éclectisme et la richesse d’un parcours d’attirances et de pratiques des arts qu’il apprécie (poésie, roman, théâtre, peinture, danse, cinéma), force est de constater – en dépit de ses revirements intellectuels et de ses relations troubles voire complaisantes avec les autorités allemandes pendant l’Occupation – que ses talents multiples, ses inventions formelles et sa capacité à inscrire le cinématographe dans une histoire liée au théâtre et à l’écriture, tout cela mérite d’être revisité et regardé d’un œil neuf. Comme si Jean Cocteau avait tendu, à sa façon insolite, un arc entre les Lumière et Méliès.
Dialoguiste exigeant des Dames du bois de Boulogne pour le cinéaste Robert Bresson (à partir d’un épisode de Jacques le Fataliste de Denis Diderot) en 1945, scénariste adaptant son propre roman Les Enfants terribles pour le cinéaste Jean-Pierre Melville en 1960, Jean Cocteau demeure sans doute le créateur inspiré (par un vieux conte et porté par son amour pour le comédien Jean Marais) de La Belle et la Bête (1946), mélange miraculeux d’artifice assumé et de merveilleux apte à fendre les cœurs de pierre. Fustigé à sa sortie par le critique André Bazin se moquant de ‘la poésie de ce vieil enfant menteur ‘, entre autres remarques hostiles, La Belle et la Bête retrouve aujourd’hui un nouvel éclat, davantage mis en lumière par Le Sang d’un poète et Le Testament d’Orphée, comme deux films approfondissant la démarche cinématographique d’un artiste hanté par la recherche du ‘réalisme magique’.
Samra Bonvoisin
Le sang d’un poète et Le Testament d’Orphée – cycle ‘Jean Cocteau, poète du cinéma’ – actuellement en salle.
