Sur l’affiche, elle nous fixe sans siller, regard halluciné, bras levé pour retenir sa chevelure brune en boule au sommet de sa tête, visage barré par un large sparadrap en forme de croix sur le nez. D’où vient cette jeune femme à l’apparence dérangeante et à l’allure crâneuse ? Ne comptez pas sur le créateur de Sister Midnight pour dissiper le mystère entourant son personnage de femme insaisissable et dangereuse. Artiste pluridisciplinaire d’origine indienne, né au Koweït, installé à Londres, Karan Kandhari associe la genèse de son scénario au choc de la découverte de Mumbai [anciennement Bombay renommée officiellement Mumbai en langue Mathari depuis 1995], une ‘ville folle’ envahissant son imaginaire au point d’y installer pour longtemps la protagoniste troublante de son premier long métrage de fiction, Sister Midnight, une œuvre à l’originalité décapante.
Quelques repères dans le labyrinthe…tout en préservant le mystère
Un voyage en train ouvert par le plan prolongé de rails filant dans la nuit à vive allure, en compagnie d’une jeune femme au bas du visage recouvert d’une étrange ‘mantille’ en rideau de perles et d’un jeune homme taciturne à peine visible dans la pénombre du compartiment, tous deux assis non loin l’un de l’autre, tous deux silencieux. De jour, les voici arrivés à destination, semble-t-il. Un logement étroit et peu reluisant dans un bidonville d’un quartier populaire de Mumbai.
En fait, il nous faut encore quelque temps d’observation pour saisir la situation concrète. Uma et Gopal (mais nous ne connaîtrons leur prénom respectif que beaucoup plus tard) emménagent à la suite d’un mariage arrangé et commencent sans se parler ni se toucher (le mari ne manifestant aucun désir sexuel) leur ‘vie conjugale’.
Très tôt l’homme se lève pour partir au travail. Il revient le soir tard, parfois ivre, la plupart du temps silencieux, manifestant simplement sa surprise devant le manque d’appétence de son épouse pour les travaux domestiques ou la comptabilité.
Et à d’infimes détails dans un premier temps nous percevons la confusion mentale et le malaise d’Uma en décalage grandissant avec les normes dans lesquelles cette union ‘contrainte’ l’enferme.
Se fait jour la proposition cinématographique audacieuse de Karan Kandhari. Comment suggérer la révolte informulée, au-delà de la conscience – par les gestes et les actes, bien plus que par les paroles, par les mouvements d’un corps désorganisé ou l’expressivité d’un visage mutique -, chez cette jeune femme farouche (en passe de devenir féroce) se débattant à sa façon de plus en plus démonstrative et loufoque pour briser le carcan qui l’étouffe ?
Chocs visuels et musicaux pour partition entre burlesque et fantastique
Au delà d’une chronique sociale subtile autour de l’oppression à l’encontre des femmes, l’inégalité entre les sexes et les conditions de vie subies des plus démunis habitants de taudis construits au ras du sol au bord de rues bruyantes envahies par la foule et une flopée de véhicules polluants, le récit décolle progressivement. Un récit visuel, traversé de hard rock, de musique country, de soul cambodgien et de réminiscences contemporaines d’Iggy Pop, de Patti Smith ou de Bob Dylan ; une narration, alternant tableaux fixes de l’habitat minuscule aux décors et aux couleurs changeantes au gré des tourments et des fantaisies de celle qui le hante, rythmé dans ses béances et ses coupes brutales comme dans ses panoramiques au long cours, par les changements d’humeur, les soubresauts et les métamorphoses déroutantes d’une figure de proue de plus en plus imprévisible.
De jour, voici Uma et son devenir-animal. Seule à la maison (Gopal faisant le soir de brèves apparitions et l’ébauche d’un rapprochement amical s’esquissant pour un temps), face à nous, elle semble se nourrir d’oiseaux tués, les empailler et les placer sous un lit avant qu’ils ne renaissent pour s’échapper en vol groupé vers le cadre de la fenêtre. Elle paraît également dotée du pouvoir surnaturel de nouer d’étranges relations avec des petites chèvres qu’elle mène promener en laisse dans une forêt ; plus tard, elle proposera de promener le grand chien d’un couple de voisins avec qui, fait exceptionnel, elle est sortie avec son mari non loin du fleuve ; un chien qu’elle dit avoir perdu au cours de la promenade avant de laisser ses maîtres ébahis et de s’éclipser, lunettes noires, silhouette vêtue de sombre, sans explication.
De nuit, nous la voyons un temps (elle renoncera plus tard à cette activité ordinaire) arpenter les rues désertées par la foule habituelle, le balai et la serpillère à la main puis sur l’épaule, pour rejoindre le travail de femme de ménage dans des lieux souterrains avec un accès par ascenseur grillagé dans lequel un homme au statut ambigu est présent lorsqu’elle travaille (‘je suis une véritable fée du logis’ selon son affirmation au moment de l’embauche).
Pourtant, des pulsions violentes s’emparent d’elle de façon de plus en plus prégnante et les frontières se brouillent. Dans quel processus physique et mental Uman est-elle embarquée ? Visualisons-nous ses fantasmes destructeurs, ses rêves de liberté ?
Est-ce pure folie ou traversée d’une expérience de vie sans mode d’emploi préalable ?
Une « Sister Midnight » hors-la-loi pour un cinéma hors pistes
En tout cas, comme si Uma (Radhika Apte, interprète puissante) allumait des feux partout sur son passage, comme si elle était capable de devenir tour à tour sorcière ou vampire ; ou visionnaire capable d’halluciner attablée dans un café planté en plein désert, la scène burlesque d’une parodie des films de samouraïs diffusée sur un écran TV, le cinéma de Karan Khandari trace sa route singulière.
En inventant des flashs visuels bariolés sous tension, des scènes picturales à l’inquiétante étrangeté, des instants muets à la Buster Keaton ou des événements surréalistes, le cinéste figure la solitude combattante de son héroïne (même s’il récuse le terme), une « inadaptée » au monde, devenue « accidentellement, une hors-la-loi ».
S’agirait-il alors d’un film féministe ? Le cinéaste se réjouit de cette interprétation sans la reprendre à son compte sous cette forme.
Le cocktail dangereux de burlesque et de fantastique, l’invention visuelle et sonore, l’humour ‘pince-sans-rire’ et la grâce poétique méritent bien que nous fassions, aux côtés d’une rebelle solitaire et secrète, l’expérience d’un voyage extraordinaire.
Samra Bonvoisin
Sister Midnight, film de Karan Kandhari-sortie le 12 juin 2025 ;
Sélection, La Quinzaine des Cinéastes, Cannes 2024
