Pour qu’une œuvre patrimoniale soit présente aux élèves, peut-on aller jusqu’à interroger la masculinité toxique de son héros ? Professeure de français à Longuenesse dans les Hauts-de-France, Christelle Lacroix a conduit ses 2ndes à se faire juges du plus grand libertin de l’histoire : le Don Juan de Molière. Chacun·e s’est fait porte-parole d’un personnage de la pièce en produisant un « plaidoyer pour la disparition » de Don Juan sous la forme d’une prière adressée au Ciel. L’engagement des élèves témoigne de l’intérêt de donner au travail esthétique de la littérature un enjeu éthique fort. Le format multimédia des créations et leur partage sur un réseau en renforcent l’écho : « Ce qui compte pour moi, c’est d’inviter les élèves à réfléchir au monde par la littérature, à sortir tout cela des cahiers, à faire de la littérature un acte culturel et social ».
Dans quel cadre avez-vous réalisé cette activité ?
Ce projet a été réalisé avec un groupe de 27 élèves de seconde dans le cadre d’un chapitre au cours duquel nous avons étudié Dom Juan de Molière comme œuvre intégrale autour de l’objet d’étude « Le théâtre du XVIIème au XXIème siècle ». Après avoir étudié les éléments contextuels, tels que les faits historiques et culturels sur le Grand siècle, la notion de libertinage au XVIIème, les grands genres théâtraux, la biographie de Molière nous avons lu intégralement la pièce ensemble en réalisant un tableau synoptique afin d’en avoir ensuite une vision globale de l’œuvre, et en étudiant quelques scènes clés de la pièce.
Le projet s’intitule précisément « Plaidoyers pour une disparition » : pouvez-vous expliquer de quoi il s’agit ?
A la fin de la pièce, Don Juan disparaît dans un éclair, ce qui suggère que le Ciel, invoqué tout au long de la pièce, a frappé via la statue du Commandeur. Alors nous nous sommes posé cette question : parmi toutes les femmes qu’il a trompées, tous les hommes qu’il a manipulés, qui a commandité, imploré, supplié, par ses prières au ciel, la disparition de Don Juan, et comment s’y est-il pris pour être entendu par le Ciel ? Nous avons donc imaginé une prière de chaque personnage dans laquelle celui-ci demande une punition pour Don Juan, destructrice ou salvatrice, afin que soit entendue la cause de cette victime. Pour écrire ces prières, nous avons utilisé la stratégie argumentative du plaidoyer, c’est-à-dire plaider la cause de la victime avec des procédés de persuasion.
Quelles attentes avez-vous formulées pour le contenu et la forme de ces plaidoyers ?
Un texte d’une quarantaine de lignes était attendu. Sous forme d’une prière, adressée au Ciel par chaque personnage de la pièce. Il devait y exposer les faits vécus dans le compagnonnage de Don Juan, puis argumenter en s’appuyant essentiellement sur ses droits à lui, non respectés, pour lesquels il ressentait toujours de l’humiliation. L’idée n’était pas d’accabler Don Juan mais de faire prendre conscience de l’amoralité de ce libertin, d’éclairer les ressentis personnels de chacun, de plaider au nom de sa propre histoire une cause beaucoup plus générale : la cause des femmes, le droit à la liberté de culte, à l’honneur familial, à la dignité humaine… Il s’agissait ainsi de faire surgir toutes les facettes du libertinage de Don Juan qu’il soit de mœurs, de religion ou social.
Ce texte donne ensuite lieu à la réalisation d’une vidéo : un enregistrement audio avec en fond visuel une image du personnage créée par l’intelligence artificielle en fonction de la représentation que s’en fait l’élève, avec un sous titrage permettant de suivre la lecture et l’écoute. Ce travail a été effectué en classe à l’aide de micro de webradio isolant les sons alentour.
Quelles ont été les étapes et modalités de travail pour les élèves ?
Par groupe de 3, les élèves ont travaillé en suivant les étapes définies dans un carnet d’expression. En étape 1, chaque groupe s’est demandé ce que l’on sait du personnage dans la pièce, sa relation à Don Juan, sa psychologie, sa personnalité, quelle cause ce personnage défend pour demander au Ciel de se venger, et indiqué à quel moment de la pièce la prière pouvait être placée. En étape 2, après avoir défini les enjeux d’un plaidoyer, les élèves ont cherché les éléments argumentatifs, notamment en s’appuyant sur la Déclaration des droits humains, alors inexistante à l’époque, en explicitant comment Don Juan ne les respectait pas, et l’effet produit sur eux-mêmes. En étape 3, chaque groupe a rédigé son texte, en se répartissant les différentes parties, et ensuite l’a enregistré. Tout a été écrit en classe sans outil numérique pour éviter l’usage de l’IA, mais bien uniquement avec les notes prises dans le cahier pendant la lecture faite ensemble, et ramassé automatiquement en fin d’heure.
Comment les élèves se sont-ils emparé·es de votre proposition ?
Chaque groupe a choisi le personnage qu’il souhaitait défendre et tous ont joué le jeu. Ce projet a été l’occasion pour les élèves de s’interroger sur les droits de l’homme, les droits de la femme, le droit à la dignité humaine, à l’honneur familial, à la liberté de penser… tous bafoués par Don Juan, dénoncés et mis sur scène de façon si dérangeante en utilisant le rire, par Molière, plus d’un siècle avant la révolution. En rédigeant ces plaidoyers, les élèves se sont approprié les formes du libertinage au XVIIème en s’intéressant au sens des relations entre les personnages, cherchant à la fois la part d’humanité présente dans Don Juan, et l’autre part, totalement amorale et destructrice, où leurs droits sont incessamment bafoués. Concernant le travail d’oralisation, il aurait évidemment fallu plus de temps pour travailler cette partie, mais les élèves ont tous fait un effort pour adopter le ton donné par le personnage s’adressant à Dieu.
Le projet (re)donne au travail de la littérature un bel enjeu éthique : en quoi vous semble-t-il avoir permis aux élèves de développer leur capacité d’empathie et/ou leur réflexion morale ?
Les élèves se sont engagés dans le projet dans une démarche coopérative (travailler par 3 sur un personnage) mais aussi collaborative (un plaidoyer rédigé pour chacun des 9 personnages). En travaillant ainsi, ils ont pu entrer ensemble dans la psychologie du personnage choisi et ressentir avec lui ce que celui-ci a ressenti pendant la pièce tout en tentant de comprendre ce qui pouvait bien mener Don Juan à réagir ainsi. Cette démarche d’empathie est nécessaire pour comprendre les enjeux d’un texte.
La question du pardon est entrée en compte également puisque les élèves devaient demander en fin de texte une peine pour Don Juan, salvatrice ou destructrice. Cela variait d’un personnage à l’autre. Par exemple, Sganarelle ne tient pas « à une mort certaine (de son maître) puisqu’(il) tient quand même à (son) salaire, mais demande un simple repentir. » Charlotte voudrait, elle, qu’il ne puisse plus jouer avec le sentiments des femmes, qu’il « les respectent toutes », le Pauvre demande que toutes « ces âmes souillées puissent être vengées si ce chien de Satan ne change pas. » Les frères d’Elvire souhaitent eux que « la punition divine serve d’exemple à tous ces déchets de libertins ». Quant à Don Luis, son père, il n’espère que « rédemption » pour son fils quelque déshonneur qu’il ait fait subir à sa famille.
Il y avait une belle harmonie de travail. Je tournais sur les groupes afin d’aiguiller quand c’était nécessaire. Un sens aussi de l’entraide s’est mis en place d’un groupe à l’autre, notamment pour la réalisation des images sur intelligence artificielle ou les réglages du montage vidéo avec les sous-titrages. J’avais à cœur de faire comprendre aux élèves les enjeux d’une telle pièce au siècle de Molière plus de cent ans avant la révolution, de montrer que la comédie soulève des problématiques de société souvent dérangeantes mais indispensables pour faire avancer les mentalités. Molière avec ses comédies à scandale soulignait bien la difficulté pour les idées d’évoluer et jouait là parfaitement son rôle.
En entrant dans la psychologie des personnages, les élèves ont pu s’approprier les ressentis de chacun, les humiliations vécues, les droits bafoués, au nom de la liberté arrogante d’un seul homme, non seulement ils comprenaient ce que Molière voulait montrer ou dénoncer mais au-delà de cela, ils réfléchissaient également à leur propres relations aux autres, dans leur quotidien à eux. Ces remarques ont été faites spontanément par les élèves eux-mêmes en fin de projet.
Comment diffusez-vous ces belles créations ? Pourquoi vous semble-t-il important de les partager ainsi ?
Les plaidoyers ont été diffusés sur le compte Instagram Lamalitterature_officiel, que j’ai créé pour permettre de diffuser tous les travaux d’élèves autour de la littérature, parce que ce qui compte pour moi dans la façon que j’ai d’enseigner, c’est d’inviter les élèves à réfléchir au monde par la littérature, à apprendre à analyser les textes, mais aussi à créer, dire, lire et comprendre, à donner du sens, à sortir tout cela des cahiers, à faire de la littérature un acte culturel et social, à permettre aux élèves d’être entendus pour ce qu’ils ont à dire sur tel ou tel sujet : lecteurs mais aussi auteurs à leur tour.
Chaque plaidoyer a donc fait l’objet d’une publication et d’une story accompagnée d’un sondage permettant aux suiveurs du compte d’interagir avec les publications de la classe répondant à chaque fois à la question : « Aimez-vous ce plaidoyer ? » Nous avons invité les parents à prendre part aux sondages, et nombreux sont ceux qui sont allés écouter et s’intéresser aux travaux de leurs enfants, pour une fois, autrement que par les notes. Aux résultats des sondages, une récompense a été remise au groupe qui a obtenu le plus de votes positifs : un Molière réalisé avec une découpeuse/graveuse laser, par le professeur de technologie ! C’est le personnage de Mathurine, la jolie paysanne, qui a remporté le vote de l’auditoire de cette édition avec 57 votes positifs, 57 voix qui n’auraient pas pu s’exprimer si les plaidoyers étaient restés enfermés dans les cahiers, à l’intérieur de la classe ou d’un casier.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Christelle Lacroix dans le Café pédagogique
