Dans cette seconde partie, l’ancien Dgesco dénonce un « séparatisme organisé […] mortifère » et « les forces hostiles au « scolariser et vivre ensemble » ». Il rappelle qu’« en France, lorsque l’on appartient à un milieu défavorisé, on a clairement aujourd’hui moins de droits à la réussite que dans tous les autres pays qui nous sont comparables ». A lire !
Je vous pose la question que vous adressez au lecteur dans l’avant-propos quand vous parlez de « cette lutte des classes racontée à hauteur de jeunes des milieux populaires : roman, fable ou utopie ? »
Je laisse ouverte cette question qui s’adresse aux lecteurs. Dans ce roman, il est raconté qu’un jour, peut-être, cette jeunesse populaire maltraitée parviendra à dépasser les actions de saluts individuels proposées par une société qui utilise la compassion et la philanthropie pour mieux rester inégalitaire. Quelques « exceptions » montrées sur les estrades médiatiques pourront-elles encore longtemps servir d’alibis pour surtout ne rien changer de fondamental dans notre école ? Ayant compris qu’on ne peut éternellement compter sur la fraternité des autres, des élèves et des familles, malmenés par un système héritocratique qui n’a pas grand-chose à voir avec l’idéal républicain, pourraient-ils un jour engager le combat pour se sortir par eux-mêmes de leur situation, sachant que les milieux favorisés ne comprennent que le rapport des forces et que les avancées sociales n’ont jamais été données mais ont toujours été conquises ?
Alors oui, cette lutte des classes racontée dans mon livre à hauteur de jeunes des milieux populaires est un roman. Mais des lecteurs pourraient aussi penser lire une fable, voire une utopie, certains pour se donner de l’espoir, d’autres pour se rassurer en se disant que cela n’arrivera jamais…
Dans les brèves d’en dessous, les lycéens et lycéennes pointent des inégalités. Autant de points à changer, par quelles mesures transformer ces constats d’un système inégalitaire en une autre politique éducative ?
Rien ne pourra changer sans diagnostic construit avec les citoyens sur l’état de l’école. Il faut donc marteler ces constats et les faire partager par l’ensemble de la population, les milieux populaires évidemment mais aussi les milieux privilégiés. Car, en ces temps d’instabilité politique et ministérielle, une seule chose est malheureusement stable en France : nous demeurons l’un des pays de l’OCDE où l’origine sociale pèse le plus sur les scolarités. Pour dire les choses autrement, en France, lorsque l’on appartient à un milieu défavorisé, on a clairement aujourd’hui moins de droits à la réussite que dans tous les autres pays qui nous sont comparables.
Les héros de mon roman en sont parfaitement conscients. Pour dire les choses plus brutalement encore, beaucoup trop d’enfants des milieux populaires sont victimes d’une orientation trop socialement marquée ou disparaissent du paysage éducatif au fur et à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie des diplômes. L’accès aux trois filières de baccalauréat traduit certes une démocratisation mais celle-ci est très différenciée. Après le collège, les enfants d’ouvriers sont majoritairement affectés en seconde professionnelle ou en CAP, tandis que les enfants de cadres se retrouvent à 90 % en seconde générale et technologique et seulement 8 % en seconde professionnelle ou CAP. En France, qui prétend être le pays du « vivre ensemble », on ne scolarise pas ensemble.
De tout cela, les élèves des lycées professionnels sont parfaitement conscients. C’est Elsa, mon héroïne passionnée d’histoire, qui explique à ses camarades du lycée professionnel Croizat que nous avons, sous l’effet du creusement des écarts sociaux et culturels, un système éducatif qui fonctionne par « Ordre », un peu au sens que cela avait sous l’ancien régime. Ici, des établissements publics sélectifs pour la noblesse de la République, là des établissements publics moins bien traités pour le Tiers-Etat, et enfin des établissements privés pour un clergé composé de certaines de nos « élites ». Ce séparatisme organisé est mortifère.
Quelle société préparons-nous si nous ne parvenons pas à faire vivre et à faire apprendre ensemble, au moins pendant le temps de la scolarité obligatoire de 3 à 16 ans, dans des établissements hétérogènes, toute la jeunesse de notre pays dans sa diversité ? Voilà la première mesure qui serait à prendre : centrer toute la scolarité obligatoire sur le commun et le collectif et non sur le tri et le sauve-qui-peut individuel. Quelle démocratie peut fonctionner durablement quand les « élites », de droite comme de gauche, prétendent gouverner un peuple qu’elles n’ont jamais vu de près, y compris à l’école ? D’ailleurs combien sont-ils ceux qui nous gouvernent, hier ou aujourd’hui, à avoir fréquenté l’école publique ?
Organiser un cahier de doléances des élèves serait-ce une bonne idée/proposition politique ?
C’est ce que j’essaye d’imaginer dans ce roman, même si mes héros ne se font pas beaucoup d’illusions. Ils savent que les dirigeants politiques n’ont strictement rien fait des cahiers de doléances des gilets jaunes.
Les élèves sont sans doute les meilleurs experts du système éducatif. Si on leur donnait davantage la parole, on s’apercevrait par exemple que les élèves et les familles qui sont les victimes des inégalités ne demandent pas à être scolarisés à part dans des structures de relégation ou être scolarisés moins longtemps que les autres, mais ils demandent que soit poursuivie la construction d’une école de la réussite pour tous, c’est-à-dire une école pensée et organisée pour tous les enfants, et pas seulement pour ceux qui vont bien. Nous ne répondrons pas à cette demande d’égalité sans un effort collectif de solidarité et, sans doute plus encore, de fraternité.
A la fin du roman, un professeur décrit l’horizon de « deux collèges côte à côte aux enseignements différents ». La ségrégation sociale et scolaire vous semble-t-elle inéluctable ?
Il est vrai que les forces hostiles au « scolariser et vivre ensemble » sont très actives. Il devient en effet très difficile de promouvoir la réussite de tous quand des femmes et des hommes politiques font des propositions d’intensification du tri et de la sélection précoce : on le voit avec la pression des évaluations dès l’école maternelle, le refus de la mixité sociale, la mise en place rêvée par certains d’une digue pour contrôler l’entrée au lycée général avec le brevet des collèges qui deviendrait obligatoire pour entrer en seconde, ce qui veut dire au passage que le départ en apprentissage ou en enseignement professionnel serait la punition des autres, les groupes de niveau, pourquoi pas bientôt un examen d’entrée en 6e, l’idée a déjà été avancée par certains …
Ce séparatisme est clairement affiché dans certains programmes politiques. Par exemple, dans le programme du parti Renaissance Pour une nouvelle donne écologique et économique on lit p 38 : « L’Université, cette grande école de la classe moyenne », ce qui revient à assumer, voire à revendiquer cyniquement une séparation entre les enfants des milieux favorisés scolarisés, et bien à l’abri de la fréquentation de la jeunesse populaire, dans les « grandes écoles » et tous les autres scolarisés à l’Université, la « grande école » qui leur est charitablement consentie. Est-ce qu’ils se rendent seulement compte de ce qu’ils écrivent ? Les auteurs de ce programme n’ont pas écrit « le lycée professionnel, ce grand lycée des classes populaires » mais ils le pensent sans doute et de toute façon c’est déjà le cas. Est-ce que cela leur est impossible de comprendre que cette situation ne pourra pas durer éternellement et que ce séparatisme et ces injustices nous conduisent tout droit à une catastrophe que personne ne maîtrisera ?
Propos recueillis par Djéhanne Gani
Jean-Paul Delahaye. Frapper les pauvres, éditions de la librairie du Labyrinthe, 2025.
