Effet d’annonce, après Monsieur Attal, Madame Borne fait une sortie médiatique sur l’IA et imite M. Blanquer sur le téléphone portable ! Le ministère considère donc l’IA comme un des vecteurs de modernité qu’il convient de présenter à la rentrée comme piloté par l’Etat. Etonnamment la ministre n’a pas repris l’annonce autour de MIA, alors que l’entreprise porteuse de ce produit déploie de la communication tous azimut pour montrer qu’elle existe… Plus largement le ministère tente de répondre aussi aux inquiétudes des enseignants en annonçant des formations à l’IA, dont entre autres CANOPE s’est emparé, ainsi que les EAFC et autres INSPE… L’annonce la plus emblématique, et politique, est celle de fournir une « IA souveraine » pour les enseignants. Emblématique et politique car l’air du temps est à la concurrence sur le domaine de l’IA à l’échelle de la planète (l’heure est à la relocalisation), et les enseignants restent attachés à une maîtrise de leur environnement de travail.
Une déferlante qui fait question
D’un côté les passionnés font feu de tout bois pour proposer leur enthousiasme envers le potentiel de l’IA en éducation. D’un autre les interrogations sur les dangers, les effets, les conséquences de l’IA s’expriment de plus en plus vivement chez les enseignants. Les publications papier se multiplient, livres, revues etc. prolongent ce que l’on peut lire, voir, écouter sur les Web.
Le développement d’une technologie qui vient amplifier une tendance issue des premiers travaux sur l’informatique se concrétise en ce moment : le fonctionnement de notre cerveau est en concurrence avec des machines numériques. Pour le dire autrement, ce n’est pas seulement une révolution de l’information mais une transformation des modes de fonctionnement psychiques, mentaux, intellectuels.
L’ampleur prise en moins de trois ans par l’utilisation de l’IA générative simultanément dans le grand public et le monde professionnel est impressionnante. Qu’on l’admire ou qu’on le déplore, nous avons un fait social total qui se confirme qui va de l’informatique à l’IA, un fait qui désormais touche notre fonctionnement mental, social et qui transforme les relations liées à la maîtrise de l’information.
Une rivalité qui se continue du numérique, d’Internet à l’IA
Le monde de l’enseignement est d’autant plus inquiet désormais que la puissance et les propositions de l’IA sont impressionnantes et touchent au coeur du métier. Outre que l’accès à l’information continue de se transformer (que vont devenir les moteurs de recherches des années 1995 2025…), ce sont les possibilités de traitement de celle-ci qui viennent rivaliser avec la fonction de transmission, basée sur l’accès à la compréhension.
Un élève peut revendiquer des performances scolaires nouvelles avec l’aide de l’IA. Qu’il l’utilise en réponse aux demandes et injonctions de leurs eenseignants ou qu’il l’utilise pour se développer lui-même, c’est bien le rôle et même la place de l’enseignant qui est en question.
L’enseignant, quant à lui, va trouver avec l’IA des moyens d’enrichir son enseignement, soit pour les supports (textes, photos, vidéos,…), les contenus (sélection, synthèse) ou la conception de son enseignement (évaluation, progression, etc.) Qu’ils le déclarent ou non, désormais les enseignants aussi utilisent de plus en plus l’IA.
Les entreprises du secteur misent aussi sur l’apprendre
Les concepteurs de l’IA ont bien perçu qu’il y avait là, dans un rapport au savoir et aux connaissances, une prolongation de leur offre. Quelques articles mettent d’ailleurs en avant les dernières évolutions dans ce sens, l’option « étudier et apprendre » de ChatGpt, ou encore le mode « Apprentissage guidé » de Gemini, ou même encore l’extension de google traduction pour rivaliser avec des produits comme Duolingo pour l’apprentissage des langues…
Si les premiers tests sont un peu décevants, il va falloir attendre d’autres développements (agents d’automatisation) pour envisager une nouvelle étape, plus inquiétante pour le monde enseignant, car touchant encore plus à ce qui constitue le principal enjeu de l’enseignement. Dans un article paru récemment « Éducation numérique raisonnée défend qu’il faut les former à l’utiliser, et non l’utiliser pour les former. » On comprend bien cette formule, mais si ce n’est pas les enseignants qui prennent la main sur l’IA, qui va le faire ? On s’en aperçoit chaque jour, l’émergence de projets de certains edtech (françaises ou non) sur le sujet ne va pas tarder à venir sur le devant de la scène.
Former c’est d’abord transformer un collectif
Former à l’IA oui, mais comment ? L’affaire semble simple a priori. Dans le quotidien cela est moins évident. En premier lieu, quand les enseignants pourront-ils se former ? et si c’est hors du temps devant élève, aura-t-on recours aux webinaires et autres) Le rapport de l’IGESR de mai 2025 met en avant la priorité à donner aux formations de type « intra » au sein des établissements et dans les équipes existantes (préconisation n°2) : « Pour les enseignants, la première étape de cette formation doit se dérouler en présentiel dans les établissements scolaires et porter sur la prise en main d’outils d’IA générative. » Notre expérience en intra, en tant qu’intervenant, nous amène à penser que cela ne sera utile que si dans l’établissement se met en place un véritable travail collectif de veille et de partage. Il s’agit d’abord que chacun entame un processus d’appropriation dont la première partie est une prise en main personnelle, mais dont la suite relève du travail de discussion et de co-élaboration à propos de la manière dont l’IA peut et devrait prendre place dans le quotidien. Les inquiétudes doivent être remplacées par un sentiment de maîtrise suffisante qui se décline aussi bien en limitations diverses qu’en utilisations pertinentes et critiques.
Les élèves, comme leurs parents, n’attendent plus l’école
Quant aux élèves, on s’aperçoit que l’IA concerne les jeunes dès le primaire, comme en témoignait récemment un enseignant de CM2. Peu importent les chiffres d’enquêtes parfois amplifiés ou minorés, les faits sont là. Les pratiques des jeunes, parfois avec leurs parents, entrent dans le quotidien de l’apprentissage, en particulier scolaire. Faut-il alors aller vers les parents ? Au moment où les limitations d’écrans sont dans les esprits comme devant être plus fortes, l’IA ajoute une possibilité, une facilitation qui va dans le sens contraire… et les adultes sont concernés, les parents aussi l’utilisent pour aider leurs enfants. Pour les élèves le cadre est clair : pour faire face aux injonctions des enseignants dans un univers scolaire marqué par la concurrence interindividuelle (les notes, les classements, les places sociales souhaitées etc.), l’élève va chercher le meilleur moyen d’obtenir de bons résultats. Utiliser l’IA ne serait pas tricher, mais simplement répondre aux impératifs de la logique scolaire centrée sur l’accumulation de savoirs davantage que sur la compréhension du monde et une approche plus globale et collective du faire société.
Ecologie et personnalisme, des pistes pour la suite
L’IA dans les discours officiels, tout comme les discours sur les écrans, n’est qu’un moyen de se situer dans l’espace social local et mondial. Mais les pratiques individuelles, personnelles ont depuis longtemps devancé les annonces des politiques et souvent dans un sens contraire. Le monde scolaire n’échappe pas à ces contradictions qu’il vit au quotidien. Ainsi à propos des écrans, ne faudrait-il pas interdire les vidéoprojections toute la journée dans les salles de classe. A propos des smartphones ne faudrait-il pas interdire aussi aux enseignants leur usage dans l’établissement scolaire alors que la pause numérique tente de s’imposer. Chacun de nous est invité à se situer face à ces évolutions. On ne peut que conseiller de se replonger dans les écrits de Jacques Ellul sur la technologie mais aussi sur le personnalisme. Deux thèmes qui lui sont chers et qui peuvent nous amener à mieux assurer nos propres positions et actions.
Bruno Devauchelle
