Pouvez-vous nous présenter les grandes lignes de cette séquence et ce qui fait, selon vous, son originalité ?
La séquence proposée s’inscrit dans un EPI (enseignement pratique interdisciplinaire) en mathématiques et en histoire à destination des élèves de Troisième. Intitulé « Les soldats pendant les guerres au XXe siècle », cet EPI se déroule en trois temps durant l’année : un premier travail sur la Première Guerre mondiale (1914-1918), un second temps sur la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) et un troisième moment sur la guerre du Vietnam (1955-1975). La séquence qui nous intéresse ici est centrée sur le débarquement allié en Normandie du 6 juin 1944 et se déroule peu de temps après le chapitre consacré à la Seconde Guerre mondiale.
Avec ma collègue Sonia Nagoudi, notre objectif est de montrer à nos élèves que l’histoire et les mathématiques peuvent être des matières complémentaires pour l’analyse de données et de faits. Cet objectif est même le point de départ de notre EPI. Cette séquence permet de réaliser cette complémentarité de manière explicite avec l’analyse comparée de différents types de documents numériques (texte de l’intelligence artificielle, carte animée, film historique, vidéo de décryptage). Ces documents ont été choisis autour du débarquement en Normandie du 6 juin 1944 car ils reviennent régulièrement dans les résultats effectués via les algorithmes des moteurs de recherche sur internet.
Cette séquence est menée en coanimation histoire-mathématiques. Est-ce facile à mettre en place ? Quelles conditions ont permis sa réussite ?
Cette séquence dure trois heures en coanimation en salle informatique ou alternativement dans les cours de mathématiques de ma collègue et mes cours d’histoire. En effet, nous avons ciblé de manière précise les activités selon les disciplines à l’aide d’icônes dédiées sur les fiches à destination des élèves, ainsi que les compétences travaillées. Notre objectif est que les élèves puissent réaliser en parallèle les activités dans nos deux disciplines en commençant plutôt par l’histoire. Des étayages sous l’appellation « Aide :… » ont été insérés. Cependant, ils peuvent être enlevés pour les élèves les plus en réussite. Seule la séance consacrée au bilan est assurée par le professeur d’histoire.
Le lieu idéal pour réaliser les activités numériques est la salle informatique. Étant professeur dans le Val-de-Marne, les élèves peuvent apporter les Ordival (ordinateur portable remis à chaque collégien du Val-de-Marne dès la Sixième pour travailler en classe ou à la maison). Pour respecter le RGPD (règlement général de protection des données), la diffusion des fichiers aux élèves est effectuée via l’ENT des collèges du Val-de-Marne. Cela est tout à fait transposable aux autres ENT des collègues des autres académies. Il serait possible de faire réaliser ces activités en classe en projetant directement les documents tout en demandant aux élèves de réaliser les activités de recherche sur internet chez eux. Cependant, la majorité du travail doit être fait en classe afin que tous les élèves puissent l’effectuer le plus équitablement.
Vous utilisez un texte généré par ChatGPT comme document d’étude. Pourquoi ce choix, et quels objectifs pédagogiques poursuivez-vous par rapport aux autres types de documents ?
L’objectif de notre EPI et de notre séquence est une analyse comparée de différents types de documents numériques issus des plus grandes récurrences sur les moteurs de recherche.
Le premier document comporte une réponse à un prompt sur le débarquement de Normandie en 1944 réalisée via ChatGPT en novembre 2024. Cette recherche basique a pour objectif de ressembler à une recherche faite par un élève peu expérimenté dans l’utilisation de l’intelligence artificielle.
Le deuxième document publié sur le site du magazine L’histoire est une carte historique animée. Elle permet aux élèves de localiser les étapes du débarquement de Normandie sur un média de référence en histoire et de découvrir le travail d’un historien (Olivier Wieviorka).
Le choix du film en troisième document, Il faut sauver le soldat Ryan (1998) de Steven Spielberg, illustre une représentation cinématographique du débarquement, à la fois célébrée et critiquée. Il est tout à fait possible d’utiliser comme autre film Le Jour le plus long (1962). Le document de décryptage réalisé par Antoine Tromski, chargé de collections au musée de l’Armée, a été choisi pour sa complémentarité avec le film de Spielberg. À la place, il est possible d’utiliser les extraits sur le débarquement de Normandie des documentaires Ils ont filmé la guerre en couleur ou Apocalypse, la Seconde Guerre mondiale.
Dans l’article, vous indiquez que “l’IA est utilisée comme document d’analyse”. Ne risque-t-on pas d’embrouiller les élèves sur ce qu’est vraiment un travail d’historien ?
Le point de départ de notre EPI est une recherche via l’intelligence artificielle en novembre 2024. Actuellement, celle-ci donne un résultat différent et plus concis. Ce choix de premier document s’explique par la recrudescence du recours à l’IA sur tout type de sujet. Dans cette séquence, il est question de repérer une information d’apparence plausible mais fausse par manque d’entraînement des machines (phénomènes souvent appelés « hallucinations ») sur le bilan humain du débarquement en Normandie du 6 juin 1944.
Il est important de rappeler que chaque séquence de cet EPI se déroule après le chapitre consacré au thème étudié en histoire. Le chapitre d’histoire permet d’étudier différents types de documents sources (témoignages, cartes, journaux, discours, vestiges…). Notre EPI permet d’aller plus loin en comparant des documents plus originaux (texte issu de l’intelligence artificielle et extrait de film dans cette séquence) avec des documents d’analyse plus classiques (carte historique d’un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale du sujet et analyse de documents d’un chargé de collection au musée de l’Armée). À partir d’une recherche sur le sujet d’étude via des outils numériques, l’objectif de notre EPI est de permettre aux élèves de clarifier les statuts des documents et de vérifier l’exactitude des informations présentées.
Propos recueillis par Mickaël Bertrand
