Le numérique pédagogique est la dernière des pratiques des enseignants de l’école primaire
La lecture des deux enquêtes de la DEPP sur les pratiques des enseignants de collège en avril 2025 et de l’enseignement élémentaire publiée en septembre 2025 met évidence un constat essentiel : le numérique pédagogique est la dernière des pratiques des enseignants de l’école primaire. Le score de fréquence de la dimension « utilisation pédagogique du numérique » est le plus faible des quatorze dimensions (- 1,79) en 2025, avec une stabilité par rapport à 2018 (- 1,79). » Pour le collège, l’enquête de 2022 révèle le même résultat avec quelques nuances cependant. La dimension « Utilisation pédagogique du numérique (dimension 8), recueille, elle aussi, un score faible (-1,15), le plus bas de toutes les dimensions examinées.
La même enquête permet d’approfondir ce thème et confirme le fait qu’en France les pratiques scolaires du numérique (en dehors de l’enseignement des technologies) reste globalement peu important (21%) et très en deçà de ce qui se fait dans d’autres pays européens (enquête ICILS 2023). Plus encore, les enseignants situent le numérique en dernier dans leurs préoccupations professionnelles par rapport aux autres questions pédagogiques.
Des discours contrastés pour des réalités variées
Pourtant les usages déclarés par les enseignants semblent assez importants (25% dans les enquêtes DEPP ou Ecolhuma). Ce qui pose question ici c’est la place prise par le numérique dans la manière dont les enseignants priorisent leur action. L’arrivée de l’IA semble révéler, à nouveau, un grand écart. Dans cette première période que l’on peut qualifier de découverte de l’IA, les pratiques sont relativement cachées, peu fréquentes, mais l’attention et les préoccupations exprimées sont importantes : il y a de la méfiance et de la défiance à l’égard de l’IA comme jadis à l’égard de l’informatique scolaire. On retrouve à nouveau les mêmes typologies d’usage et d’appropriation qu’au cours des années passées.
Il faut bien considérer que le cadre, la forme scolaire, n’a finalement que peu changé ou évolué, ce qui peut expliquer cela. Quant aux discours des politiques de l’éducation, ils accompagnent voire encouragent la limitation du recours au numérique dans les enseignements (cf. les publications de cette rentrée scolaire 2025 sur les smartphones, les écrans et l’IA). Ballotées entre des préconisations d’usage et des limitations d’usage, limitées par les équipements (arrêt de dotations individuelles des élèves dans certaines collectivités et matériels partagés), il n’est pas vraiment étonnant que les pratiques numériques ne soient pas une préoccupation prioritaire.
Mais où sont passées les entreprises du secteur du logiciel éducatif ?
Depuis le début des années 1980, des entreprises, associations, individus ont développé des logiciels dits « éducatifs ». La plupart du temps des enseignants « branchés » avaient développé des logiciels pédagogiques pour leurs classes, les élèves. Légitimement, certains ont voulu élargir l’audience de leur travail en le proposant sur le marché de l’éducation. Au début des années 1980, pas d’Internet, pas de grands réseaux numériques, uniquement les structures de l’éducation nationale et régionale. Certains enseignants ont démontré leur capacité à produire des logiciels et services informatiques pour l’enseignement. Saluons ici un pionnier, JM Campaner, qui avec Educampa, et les logiciels qu’il avait développés reste pionnier dans son approche.
Les logiciels fabriqués étaient le plus souvent modestes, mais certains concepteurs s’étaient mis en lien avec des acteurs de l’informatique professionnelle ainsi que des éditeurs pour tenter de proposer des produits sur un marché qui semblait émergent. On se rappelle la valise pédagogique proposée aux établissements scolaires avec le plan IPT en 1986 (en lien alors avec le centre mondial informatique). Des structures ont tenté d’accéder à une pérennité et ainsi pouvoir développer leurs initiatives, nombre d’entre elles ont finalement cessé leur activité ou intégré des structures plus importantes et consacrées davantage à des services plus globaux pour l’école comme les ENT qui ont fait l’objet d’un soutien massif de l’état au travers des collectivités territoriales (financeurs).
D’un label RIP aux communs numériques, des politiques peu réalistes
Au début des années 2000, la bulle Internet a touché aussi le secteur de l’informatique éducative et a vu nombre d’initiatives rangées au placard. Malgré le label RIP (Reconnu d’Intérêt Pédagogique « NOTE DE SERVICE N°99-120 DU 10-8-1999 ») la proposition n’a pas permis réellement une pérennisation des entreprises de l’informatique éducative. Basée sur l’idée d’un label qui soit surtout « de signalement et de conseil, en aucun cas de prescription », l’ambition d’alors était de mettre en place une sorte d’écosystème autour de ce domaine et ainsi d’aider les entreprises du secteur à avoir une meilleure visibilité et un classement reconnu par l’Etat. En 2023, la mise en place du « compte ressources » « est donc avant tout un moyen de paiement… En sus des communs numériques, il convient de faciliter l’acquisition et l’utilisation de l’offre numérique des acteurs privés. ». On voit dans cette initiative l’idée de soutenir les entreprises du secteur qui s’adressent aux établissements scolaires, via les enseignants. Toutefois, il semble que le financement soit suspendu du fait des besoins d’économies de l’Etat alors qu’il est présenté comme actif.
Entreprises en difficulté ?
Alors que des entreprises déplorent cette suspension qui risque de les mettre en difficulté, certaines parviennent à s’en sortir, au moins temporairement, comme le projet MIA seconde qui est désormais et pour une année, officiellement lancé. La vie, la survie et l’avenir des edtech (entreprises du secteur des technologies éducatives) est en jeu et la mise en place du GAR (Gestionnaire d’Accès aux ressources) accompagne cela. Comment les entreprises de ce secteur peuvent-elles vivre au gré des commandes publiques quand celles-ci sont aléatoires ou remises en question au fil du temps ? De plus le ministère de l’Education qui encourage les solutions dites libres a-t-il les moyens de fournir des propositions pérennes et ne va-t-il pas se mettre en opposition aux entreprises « privées » du secteur ?
On a pu l’observer, plusieurs entreprises en difficulté (ITOP, Maskott…) ont dû leur salut à des partenariats de soutien. D’autres entreprises ont choisi davantage le financement des collectivités, ce qui est le cas pour les ENT. Certaines ont choisi les financements des établissements eux-mêmes comme on le constate pour certaines d’entre elles qui proposent des solutions pour la « pause numérique ». On le constate depuis le début des années 1980, les entreprises du secteur des applications éducatives destinées à l’enseignement scolaire sont très fragiles, surtout si elles sollicitent avant tout les financements publics et en particulier du Ministère de l’Education.
L’exception française ?
La France est un cas d’école en matière de numérique éducatif. Entre incitation et limitation, entre accompagnement et abandon, les acteurs du secteur, entreprises aussi bien qu’enseignants, se sentent pris entre plusieurs intentions. Du coup, c’est une forme d’attentisme qui émerge, et cela explique cette dernière place dans les enquêtes de la DEPP. Entre l’Etat, les collectivités territoriales et le quotidien des établissements, l’avenir du numérique éducatif, IA comprise, est loin d’être assuré…
Bruno Devauchelle
