Que de chemin parcouru depuis les premières recherches-actions des années 2000, le dispositif « Sentinelles et référents® » de 2010 et la publication de votre premier ouvrage en 2021 ! Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce nouvel opus ?
Le succès de notre premier livre, devenu la meilleure vente de la maison d’édition Dunod dans ce domaine, a encouragé de nombreux collègues à s’engager dans l’aventure de la justice restaurative en milieu scolaire et des principes qui l’accompagnent. Les retours d’expérience nous ont conduits à penser qu’il était essentiel de préciser, d’améliorer et de critiquer les différents processus que nous prônons, tout en continuant à expérimenter et à rendre compte. Nous avons donc renforcé notre communauté de facilitateurs, qui s’est construite, solidifiée et élargie au fil du temps. Près d’une quinzaine d’académies sont concernées aujourd’hui (ainsi que deux écoles françaises en Italie), parfois en ayant d’abord déployé le dispositif « Sentinelles et Référents »®, d’autres fois en s’étant lancées à partir de la lecture du premier ouvrage.
L’énorme succès du film Je verrai toujours vos visages de Jeanne Herry a également contribué à vulgariser notre propos, intensifiant l’intérêt qui lui est porté, même si la démarche que nous prônons en milieu éducatif est différente par plusieurs aspects.
Comment est construit l’ouvrage ?
Nous avons conservé la même méthode de travail qu’auparavant. Nous sommes partis d’une base de collaborateurs très large, comprenant des enseignants, des parents, des chefs d’établissement, des CPE, des élèves, une assistante sociale, un policier, un assistant d’éducation, ainsi que quelques partenaires qui œuvrent à nos côtés avec la même philosophie. Nous avons privilégié les histoires qui ont un outil restauratif comme point de repère, en retenant celles qui nécessitaient d’être racontées par la puissance de leur universalité. Car chaque récit, à l’instar de notre premier ouvrage, permet au lecteur de s’immerger au plus près de la réalité de tous les jours, celle que les jeunes et adultes de nos environnements éducatifs ne connaissent que trop.
Mais, contrairement au premier ouvrage, nous avons choisi de commencer par de la théorie, suivie des histoires, afin de permettre au lecteur un regard plus expert. À la fin du livre, nous avons inclus des fiches outils pour aider à la mise en pratique, en complément de toutes celles que nous avions introduites dans notre premier opus.
Sur la couverture, les participants à un cercle restauratif ont des têtes d’animaux. Pourquoi ce choix ?
Les phénomènes de violence sont inhérents à notre nature. Le piège serait de réduire chaque protagoniste du phénomène de bouc émissaire à une étiquette. Il n’en est rien, et cela serait de surcroît contre-productif en alimentant le processus au lieu de le combattre. Non, il n’y a pas de profil de bouc émissaire, mais la carapace que chacun utilise pour se protéger des prédateurs pathologiquement normaux est efficace car elle provient précisément de notre animalité, que nous cherchons ici à réhabiliter (tortue, hérisson, porc-épic, singe, etc).
Votre ouvrage fait plus de 400 pages. Pourquoi y avait-il tant à écrire ?
Le cercle restauratif s’organise autour d’histoires concrètes et de violences vécues par les protagonistes. Nous avons jugé impossible de faire comprendre ces enjeux uniquement avec de la théorie, sans histoires vraies, appuyées par des fiches outils qui doivent permettre une mise en action. C’est un choix éditorial fort qui a nécessité beaucoup de coordination compte tenu du nombre de co-auteurs disséminés sur toute la France.
Ce travail représente en effet une collaboration entre des praticiens déjà nombreux et l’expression d’un temps long, de l’intelligence collective, de la nuance, de l’écoute et de la compréhension des phénomènes de violence, dont le harcèlement fait partie. Voilà pourquoi il nous aura fallu 428 pages. 428 pages pour essayer de partager, d’expliquer. 428 pages pour mieux comprendre et ressentir, pour mieux raconter ces tranches de vie de manière approfondie.
La couverture médiatique des cas de harcèlement en milieu scolaire est devenue très forte. Pensez-vous qu’il y ait une augmentation du phénomène ?
Il est difficile de déterminer si le harcèlement augmente ou si on détecte mieux un phénomène ancien. Cependant, la mobilisation récente permet un repérage plus précoce des cas. Notre parti pris est aussi que la violence chez les jeunes reflète la violence générale de la société, et donc celle des adultes autour d’eux, et qu’elle s’inscrit dans un cadre social plus large et ne peut être considérée isolément. Comprendre les phénomènes de violence nous amène à changer de perspectives, à voir les choses différemment. La question n’est plus : « Y a-t-il un bouc émissaire ? » mais « Où est le bouc émissaire ? ». Dans ce contexte, la prise de conscience communautaire devient essentielle pour mettre en œuvre des solutions. Seul, on peut avoir le sentiment de recommencer toujours l’histoire au début, à l’instar de Sisyphe.
Existe-t-il un profil-type du harceleur ?
Nombre de harceleurs ont eux-mêmes été victimes de la dynamique du bouc émissaire. Nous avons l’habitude de dire qu’un bouc émissaire est un pré-harceleur ou un pré-harcelé. Face à l’impuissance ou au manque de compréhension des adultes, certains jeunes deviennent agresseurs pour se protéger. Le harcèlement est l’aboutissement d’un long processus de souffrance lié à la non-inclusion (manger seul, ne pas être salué, ne pas être invité, ou encore être invité à un « Diner de cons »). La non-inclusion est souvent plus perverse que l’exclusion, car même l’exclusion, bien que désagréable, reconnaît l’existence de l’individu. L’exclusion déshumanise, alors que la non-inclusion « inhumanise. ».
Il est crucial de repérer très tôt les signes de non-inclusion, qui sont des indicateurs de souffrance. La réponse repose sur la psychologie communautaire : mobiliser ensemble jeunes, professionnels, agents et parents, en tant que facilitateurs plutôt qu’experts. La réparation est essentielle, mais elle diffère du cadre pénal. En milieu éducatif, la justice restaurative vise trois objectifs : réparer la victime, restaurer les liens sociaux avec les témoins (y compris les adultes défaillants), et réinsérer l’auteur.
La lutte contre le harcèlement à l’école est une priorité nationale depuis plus de dix ans. De nombreuses approches se sont développées en la matière. Qu’est-ce que les cercles restauratifs apportent de plus ?
Changer l’élève harceleur d’établissement peut sembler plus juste que de déplacer la victime, mais cela ne résout pas le problème de fond. C’est une mesure provisoire qui déplace le problème et peut le reproduire ailleurs. Les cercles restauratifs sont une alternative concrète. Plus que de simples cercles de parole, ils recréent les conditions d’un dialogue rompu en impliquant toutes les personnes concernées, y compris les adultes. Les objectifs sont de croiser les regards sur les faits et les responsabilités, de réparer les personnes impactées, et de poser des bases pour éviter la répétition.
Beaucoup insistent sur les compétences psychosociales, développées en 1993 et préconisées en milieu scolaire par l’Organisation Mondiale de la Santé depuis 2001. Elles sont fondamentales, mais partir de l’individu vers le groupe est en réalité moins efficace. Il est préférable de commencer par le groupe pour mobiliser collectivement. Nous pourrions alors inverser l’acronyme en disant que le psychologique découle du social. CSP (compétences socio-psychologiques) et non pas CPS (compétences psychosociales) ! Une maxime clé résume cela : « Ce qui a été blessé par un groupe peut et doit être réparé par une communauté. » Les jeunes représentent les « locomotives » de la lutte contre le harcèlement. Ignorer leur implication et leur intelligence dans la mise en œuvre des solutions conduira à des échecs.
La sensibilisation des adultes est aussi cruciale et doit être collective. Le programme « Sentinelles et référents »® forme simultanément jeunes et adultes, permettant aux jeunes d’exposer leur réalité. L’intelligence collective nourrit la contribution de tous.
Vous appelez donc largement à mettre en œuvre des dynamiques communautaires ?
Plus que cela : nous pensons que sans dynamique communautaire, associant toutes les personnes concernées sans hiérarchie aucune, il nous sera de plus en plus difficile de combattre ces phénomènes, aussi anciens que notre histoire humaine, mais exacerbés aujourd’hui comme dans toutes les périodes de crise. Car « le communautaire » ce n’est pas le communautarisme, c’est ce qui permet d’en sortir. Dit autrement, le communautarisme signe l’échec du communautaire.
La justice restaurative est donc aussi une démarche d’inclusion, en quelque sorte ?
Oui, et le pari incroyable que nous faisons, et qui nous vient notamment de nos multiples expériences en milieu éducatif, c’est que c’est la seule utopie qui fonctionne quand tout a en apparence échoué, tellement l’aspiration est forte aujourd’hui. Il s’agit même parfois de réinclure celui ou celle qui n’a jamais été inclus ! Redéfinir les contours de ce qui fait communauté, c’est (ré)apprendre que notre humanité nous vient du fond des âges, et qu’il est urgent de se le rappeler.
Propos recueillis par Stéphane Germain
