Julie et Sandrine sont toutes deux enseignantes en cycle 3. Lors d’un entretien croisé, l’une d’elles aperçoit un minuteur au-dessus du tableau dans la classe de sa collègue et l’interroge sur cet objet. Frédéric Grimaud relate des entretiens de professeur.es des écoles qui parlent de leur métier. Chaque semaine, retrouvez deux d’entre eux et d’entre elles qui expriment un point de vue différent sur la manière de faire leur métier, qui n’utilisent pas les mêmes outils pour réaliser leur tâche, qui ne font pas les mêmes gestes professionnels.
Julie : Oui c’est un minuteur spécifique qui permet de bien visualiser le temps qui s’écoule. Un jour on m’a dit que ça ressemble aux horloges des sportifs en athlétisme ou natation, je ne sais pas. Moi je l’ai accroché y’a quelques années au départ pour un élève en inclusion. On m’avait dit que c’était très important qu’il puisse voir le temps s’écouler et se projeter sur la fin d’une séquence. Et puis j’ai vite vu que c’était positif pour plein d’autres élèves en fait.
Cela donne un repère clair à chacun.
C’est souvent comme ça d’ailleurs, les petits trucs pour les élèves handicapés ça va aider plein d’autres. Donc j’ai commencé moi-même à me faire à cet objet dans ma classe et j’ai trouvé que ça rythmait bien la journée. Ce minuteur, ça donne un repère clair à chacun. Tous les élèves peuvent voir sur un objet quand même bien conçu, combien de temps il reste, comment organiser son travail… Et c’est facile à voir, y’a des couleurs différentes par quarts d’heures, même pas la peine de savoir lire l’heure hein.
Ça aide à mettre un cadre rassurant. Beaucoup d’élèves demandent combien de temps il reste tu le sais hein ? Et ceux qui ne demandent pas, en vrai ils y pensent aussi. Là c’est clair, c’est en gros au-dessus du tableau, accessible à tout le monde, et donc ça rassure.
En plus ça responsabilise
Et puis pour certains, c’est un outil de motivation, faut pas le négliger. Je sais qu’il y en a qui font vite pour finir vite, mais aussi certains qui trainent juste parce qu’ils n’ont pas conscience du temps qui s’écoule et à quelle vitesse. Là ils peuvent voir que ça fait 10 minutes qu’on a commencé et qu’ils n’ont pas encore sorti leur matériel. Et moi ça me permet de le leur signifier aussi tu vois. Je peux dire : « Regarde le minuteur, tu vois que ça fait 15 minutes qu’on fait un travail et que tu n’as pas commencé ? ».
Vraiment c’est bien, et en plus, ça responsabilise je trouve. Les élèves gèrent mieux leur temps et apprennent à prioriser. Même ceux qui ne terminent pas dans le temps imparti savent où ils en sont et peuvent se fixer des objectifs pour la prochaine fois. Tu sais, la gestion du temps fait pleinement partie des apprentissages, c’est une compétence transversale importante. Apprendre à travailler efficacement, c’est aussi savoir se situer dans une durée donnée.
Sandrine : Oui ça je suis d’accord mais pas obligé de le faire avec un minuteur. Bon je comprends bien l’intérêt d’un minuteur comme tu l’expliques je comprends. Mais dès que j’ai vu ça dans ta classe j’ai vu un truc qui met la pression. Tu vois genre comme à l’usine quoi. Ou comme tu le dis toi-même, comme en sport quand on veut faire une performance. Mais on est à l’école, au début des apprentissages fondamentaux, même en cycle 3. Moi je préfère éviter de mettre la pression avec un compte à rebours.
Le stress favorise les erreurs
Et puis avoir en permanence un chronomètre au-dessus de sa tête, est-ce que ça ne met pas du stress inutilement ? Je veux dire bon quand tu fais une évaluation pourquoi pas. Mais là les élèves sont placés comme en évaluation permanente j’ai l’impression. Et certains élèves se crispent à ce moment et le stress favorise les erreurs. Ils doivent sentir que le temps file et qu’ils doivent se dépêcher.
Apprendre, c’est gérer son temps certes, mais apprendre c’est aussi prendre le temps. J’imagine qu’on est tous d’accord pour dire que ce qui compte, c’est la qualité du travail et la compréhension, pas la vitesse ? Du coup pourquoi décompter le temps en permanence ?
Moi-même je ne respecte pas le temps
Moi je donne une idée approximative de la durée, le matin je dis un peu comment va se découper la journée, mais après j’évolue en observant la progression de chacun. Parfois, je dépasse largement le temps prévu parce que les élèves sont concentrés et impliqués, que je ne veux pas couper un élan. Et parfois ben c’est l’inverse, je vois que ça ne sert à rien d’insister sur une notion et on passe à autre chose.
Moi-même je ne respecte pas le temps que je me prescris alors … Je ne me vois pas continuer ou arrêter une activité sous prétexte que le minuteur le dit. Et tu sais même en évaluation je me pose la question. Est-ce qu’on accompagne l’élève vers la maitrise d’un compétence ou bien est-ce qu’on fait la course contre la montre ?
Le petit mot du chercheur
Nous le voyons dans cet échange, les outils utilisés par les travailleuses et les travailleurs influent leurs pratiques tout autant qu’ils se mettent à leurs services. C’est un aller-retour permanent. Les enseignantes choisissent leurs outils et ces outils vont en retour participer au cadre de leur activité. Ici, c’est un minuteur, à la base choisi par Julie pour aider un élève en situation de handicap, qui va impulser dans la pratique de cette dernière des changements, qui va orienter ses choix. Des choix qu’elle défend ici mais que sa collègue conteste puisque, pour l’usage d’un minuteur comme pour n’importe quel élément de l’activité de travail, tout se discute.
Frédéric Grimaud
