Sa mort nous permet de nous interroger, en histoire et en HGGSP, sur ce qu’a pu faire, et ne pas faire, la justice internationale qui l’a condamné. Elle nous amène à nous interroger sur les fonctions de la justice, particulièrement dans sa dimension internationale.
Le cas Mladic : dans la continuité de l’après-Nuremberg
Créé en 1993 par le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies (ONU), le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie incarne la réactivation d’une justice pénale internationale laissée en suspens après les procès de Nuremberg (1945-1946) et de Tokyo (1946-1948), lesquels avaient été des jalons à la reconstruction des sociétés meurtries par les violences de la Seconde Guerre mondiale.
Loin d’être parfaits (mise sous silence de la Shoah en Allemagne, dédouanement complet de l’empereur Hirohito au Japon), ces procès avaient eu le mérite d’introduire dans le droit pénal international des chefs d’accusation à même de s’attaquer aux violences extrêmes qui s’étaient manifestées durant le conflit, en prenant soin de ne pas léser les parties accusées et ainsi éviter les contestations futures sur la tenue d’un procès qui aurait pu être instrumentalisé par les vainqueurs.
La guerre froide et l’opposition entre l’URSS et les États-Unis furent une parenthèse qui empêcha un système pénal international d’exister sans subir de pression ou de défiance de part et d’autre. L’effondrement soviétique et du bloc de l’Est affectèrent aussi l’État fédératif de Yougoslavie et révélèrent au grand jour les dynamiques nationalistes contraires qui s’exprimaient en Croatie, en Bosnie-Herzégovine ou évidemment en Serbie.
Tout comme Nuremberg, le TPIY a reconnu chez Ratko Mladic sa responsabilité pénale individuelle pour sa participation au massacre de Srebenica. Condamné pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, il fut l’exemple qui prouva qu’il était possible de juger les responsables militaires et politiques en passant par un système judiciaire international, indépendamment de tout statut officiel à même de fournir une immunité judiciaire. Son procès, largement médiatisé, a aussi mis en évidence la lenteur d’un processus judiciaire se voulant minutieux, attentif à toutes les preuves possibles, notamment les témoignages de survivants ou de proches de victimes des massacres.
Cela ne fut pas de tout repos néanmoins. Avant d’être arrêté en 2011, Mladic avait passé plus de 16 ans en cavale, et il fallut plus de six ans pour que soit rendu, le 22 novembre 2017, le verdict de sa condamnation à la prison à perpétuité… quelques semaines avant la fermeture officielle du TPIY, le 31 décembre 2017.
S’étant pourvu en appel, sa peine fut définitivement confirmée le 8 juin 2021, non plus par le TPIY mais par son successeur, le Mécanisme international appelé à exercer les fonctions résiduelles des tribunaux pénaux (MTPI), chargé de clore les dossiers encore en cours des tribunaux ad hoc pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda.
Juger, est-ce réconcilier ?
Les scènes de recueillement, d’hommages, de nostalgie autour du cercueil de Mladic, après le rapatriement de sa dépouille à Belgrade, posent toutefois la question de la portée de la justice internationale et de ses condamnations. Difficile de s’imaginer que celui dont on a accueilli le corps avec les honneurs politiques et militaires fut frappé des condamnations les plus graves du système judiciaire international. Une foule de fidèles, nostalgiques de la « Grande Serbie », ce projet nationaliste et raciste de réconcilier tous les Serbes présents dans la péninsule balkanique, s’est pressée pour accompagner le cercueil de Mladic à Belgrade pour l’y enterrer avec tous les honneurs attendus que l’on octroie à un général.
Difficile d’imaginer, donc, que c’est là bien le « boucher des Balkans », comme il avait été surnommé pour les atrocités qu’il avait commises durant son service pendant la guerre. Un témoignage de ce que ne peut pas faire la justice internationale : transformer la vérité judiciaire en une mémoire consensuelle. Car là où la justice avant tout à établir la responsabilité individuelle, la mémoire se caractérise d’abord par sa dimension collective, vaporeuse, bâtie assez largement sur des représentations qui se construisent de l’espace public, ce qui rend complexe son uniformisation.
C’est là sans doute que se trouvent les réflexions les plus fécondes pour nos élèves de lycée en histoire et en HGGSP : le travail mémoriel ne peut se construire qu’aux côtés d’une volonté politique à même de présenter le travail de justice comme une étape dans la réconciliation des individus. Au-delà des condamnations, des décisions judiciaires, il est impossible d’imposer un récit collectif à une mémoire qui demeure plurielle et conflictuelle.
De là le travail d’une partie de la société civile, notamment des historiens et des journalistes, afin de livrer un récit fondé sur les faits, à même de faire évoluer, sur le temps long parfois, les mentalités collectives. La justice internationale ne construit pas la mémoire à proprement parler : elle ne fait qu’en fixer les fondations.
Corentin Huneau
Professeur d’histoire-géographie
